Sylvain Ricard : la face sombre de la Libération

, par Estelle

A la libération de la France en 1944, l’épuration sauvage a débouché sur de nombreuses dérives. A travers l’histoire d’une famille déchirée par cette période trouble, Sylvain Ricard signe avec Arnü West "Fille de rien", un récit bouleversant sur la complexité des choix humains.

Pouvez-vous me parler de cette photo de Robert Capa qui a inspiré cet album ?
Sylvain Ricard : C’est l’un des nombreux clichés qui se trouve dans un recueil qui retrace l’histoire des conflits qui va de la guerre civile d’Espagne à celle de l’Indochine (durant laquelle le journaliste-photographe trouva la mort).
Cette photo, prise sur le vif durant les "règlements de comptes" qui se sont produits dans la presque totalité des villes et villages de France, montre une femme fraîchement tondue, portant un nourrisson dans ses bras, défilant honteusement dans les ruelles d’un village. Autour d’elle, une foule en délire, crachant, huant, criant mais aussi riant aux éclats, se réjouissant de l’humiliation de cette personne, incarnation de la honte d’une nation toute entière.
C’est une photo bouleversante, porteuse de la nécessité d’un peuple à trouver un exutoire à ses nombreuses frustrations et lâchetés, et symbole d’une dérive frénétique proche du lynchage. Je ne sais pas si cette femme est coupable d’un grave délit ou simplement d’avoir aimé un soldat allemand, ce n’est pas vraiment le propos. La photo de Robert Capa est juste ce symbole d’un jugement populaire qui, s’il a sans doute été souvent rendu à bon escient, est également à l’origine d’exagérations gravissimes.

C’est une période de l’Histoire qui vous intéresse ?
S.R. : L’Histoire est une discipline qui m’intéresse d’une manière générale. Mais quand des faits aussi marquants sont si proches de nous et nous sont évoqués par des personnes qui les ont vécus, il est normal que cela prenne une toute autre dimension. Mes parents étaient enfants au moment de la libération de la France, et j’ai très souvent entendu, de la bouche de mes grands-parents, les petites histoires qui les ont marquées.
A l’adolescence, j’ai commencé à aller chercher dans la littérature, les documentaires, les films, les photographies, d’autres témoignages, d’autres points de vue, d’autres informations. La richesse des documents que l’on peut trouver, la complexité du conflit, la proximité temporelle des faits, l’énormité des exactions commises et tout ce qui entoure cette période sont sans doute pour beaucoup dans mon attachement à cette petite tranche de l’histoire de l’humanité.

Est-ce que vous avez fait beaucoup de recherches pour cet album ?
S.R. : Assez peu en fait. Il ne s’agit pas d’un traité historique, j’en suis bien incapable, et il n’était pas question de s’attacher à la réalité brutale de ce qui a été commis mais de mettre en scène l’histoire d’une famille au sein d’un événement comme celui-ci. Les seules recherches qui ont été faites sur des points précis ne servent pas l’histoire à proprement parler.

Avec cet album, vous dénoncez une version trop manichéenne de l’Histoire et le confort facile de la simplification...
S.R. : Je ne souhaite pas dénoncer une version de l’Histoire ou une manière de la raconter mais plutôt mettre en avant quelques uns des comportements idiots et délétères dont l’homme est la triste incarnation, au travers de détails un peu honteux et gênants de l’histoire de la libération. Ce n’est pas un scoop, des milliers d’exécutions sommaires, de tontes hasardeuses, de violences gratuites, de vengeances personnelles ont été commises à l’occasion de la libération du territoire.

L’histoire que je raconte est celle d’une famille déchirée par cette occupation, famille dans laquelle chaque homme à une conduite mi-figue mi-raisin, tantôt glorieux tantôt minable, selon le cas de figure et la situation dans laquelle il se trouve. Il ne s’agit pas de mettre en avant tel ou tel comportement précis ou de prendre parti pour l’un des personnages, mais juste de constater à quel point, bien plus que le rire, la perfidie, la lâcheté, la bêtise ou la méchanceté sont le propre de l’homme.

C’est également l’histoire de deux amours écartelés, ceux d’un homme pour une femme et pour un frère, qui auront bien du mal à résister aux impondérables de cette période.

L’Occupation a finalement rarement été traitée sous cet angle...
S.R. : Rarement dans un livre de bandes dessinées, c’est possible. Mais on trouve beaucoup de documentaires qui parlent de ce sujet, des films qui recoupent mon propos (je pense notamment à "Lacombe Lucien" de Louis Malle, chef d’œuvre magistral qui reste une de mes références majeures) et nombre de livres qui l’ont évoqué bien avant et sans doute bien mieux que moi.

Au niveau graphique, l’album adopte souvent des cadrages serrés sur les visages et les expressions des personnages. Pourquoi ce choix ?
S.R. : C’est une histoire qui tient plus de la chronique sociale que de l’aventure. Le parti pris de serrer les cadrages sur les visages pour en saisir les expressions s’est naturellement imposé pour servir le propos et accentuer la dramaturgie. Dans ce type d’histoire, c’est primordial de saisir la subtilité des expressions qui sont le support, la béquille des non-dits. Plus qu’un choix de notre part, la mise en scène s’est imposée au récit de cette façon.

Est-ce que vous avez donné des consignes particulières à Arnü West.
S.R. : Nous avons beaucoup discuté avant de commencer ce livre. Nous sommes finalement, sur la responsabilité des propos et des choix graphiques, co-auteurs à part entière, sans que l’on puisse vraiment dire lequel des deux a le plus influencé l’autre. Quand j’ai envoyé le scénario à Arnü, je savais qu’il ne serait pas surpris, et qu’il saurait parfaitement prendre à son compte cette histoire. Dans ce sens, aucune consigne n’était nécessaire. Tout s’est fait assez naturellement.

Quelle a été votre réaction en découvrant ses premières planches ?
S.R. : La même réaction qu’avec toutes mes autres collaborations. J’éprouve tout d’abord une grande excitation, beaucoup de joie, puis très rapidement je deviens plus critique, je cherche à savoir si les pages peuvent être améliorées, s’il n’existe pas un défaut majeur, tant sur le plan graphique que sur la cohérence des propos ou de l’enchaînement de l’histoire. Une réaction très banale, finalement.

Est-ce important de faire passer des messages, des idées dans vos livres ?
S.R. : Tous mes livres ne sont pas porteurs d’idées ou de messages. J’écris autour de sujets qui m’interpellent, qui me font me questionner, mais il peut arriver que la forme prenne le pas sur le fond, par plaisir d’écriture ou par dérive de mes réflexions, et ainsi de passer à côté de l’idée initiale du projet.

Il arrive aussi que la forme, et en particulier le choix de l’époque et des lieux, restreigne drastiquement les idées fondamentales que j’ai souhaité traiter, et que mon propos ne soit pas suffisamment explicite.
Enfin, j’aime aussi écrire des récits plus légers, plus ancrés dans un genre que véhicule d’un propos, par défi ou par envie récréative. Et si les messages ou les idées que j’exprime ne sont pas assez explicites, si je n’arrive pas à les rendre aussi clairs dans les pages que dans ma tête, je ne considère pas que ce soit si grave. L’important est ailleurs...

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Fille de rien" de Sylvain Ricard (scénario) et Arnü West (dessin) aux Editions Futuropolis, 14 euros.