Pochep : "S’interroger sur le vieillissement"

, par Estelle

Quinquagénaire encore tout jeune dans sa tête, Pochep a pourtant récemment découvert qu’il était devenu une "Vieille peau" ! L’auteur de Fluide Glacial s’en accommode plus ou moins bien et nous fait partager cette dure réalité avec beaucoup d’autodérision.

Le personnage principal de Vieille peau découvre que son corps l’a laissé tomber en se découvrant dans le reflet d’une vitrine. Et vous, comment avez-vous découvert ce sujet ?
Pochep. Il me semble avoir toujours été hanté par ce sujet. Adolescent replet, perdant mes cheveux à 20 ans, j’ai très tôt développé un regard méfiant vis-à-vis de mon corps, le considérant comme un autre doté de sa vie propre. J’ai composé avec lui et nous nous sommes à peu près apprivoisés. Mais, ces derniers temps, il semble avoir pris le pouvoir, se manifestant sous des apparences qui me chagrinent particulièrement. Ce reflet dans la vitrine, c’est cet autre se rappelant à mon "bon" souvenir. Je me suis régulièrement mis en scène dans mes BD alors quand cette nouvelle préoccupation s’est imposée à mon esprit, c’est tout naturellement qu’elle a imprégné mes histoires.



L’album débute dans une salle de sports. C’est l’endroit où l’on peut nourrir le plus de complexes, non ?
P. 
Si complexes il y a, normalement la salle de sport est là pour les atténuer. Encore faut-il persévérer. Parfois, il est plus simple et moins fatigant de s’en remettre aux filtres embellissants de son portable. Magnifique effet placébo. Cette société est aussi impitoyable qu’elle a la faculté de produire du réconfort.



"Vieille peau" est aussi un plaidoyer pour le respect des sexualités. Vous rappelez par exemple avec beaucoup d’humour que l’on ne choisit pas d’être gay. Vous aviez envie de pousser un petit coup de gueule ?
P.
 Il y a des évidences qui sont toujours bonnes à rappeler, surtout depuis toutes les aberrations entendues depuis le "débat" sur le mariage pour tous. En publiant mes histoires de personnages homosexuels dans le journal, Fluide fait un inestimable travail de visibilité. Rire non pas "de" mais "avec" ces personnages, cela fait aussi partie du processus de compréhension mutuelle.



"Vieille peau" traite de la vieillesse d’un quinqua gay. Cela aurait été très différent avec un hétéro ?
P. 
Je ne pense pas. Dans une société qui a multiplié les dates de péremption dans nombre de catégories, que ce soit dans le travail ou dans la représentation des corps, on doit être nombreux à s’interroger sur le vieillissement. Je suis parti de ma propre expérience, mais j’ai toujours eu l’intention de m’adresser à tous. J’espère vraiment qu’à la lecture, le travail d’identification fonctionne autant pour les hommes que pour les femmes, autant pour les homos que pour les hétéros.



Graphiquement, vous vous êtes sérieusement arrangé avec ce nez effroyablement long…
P. Ce nez et cette face jaunâtre sont moins la recherche d’une ressemblance physique et plus la manifestation de toutes les inquiétudes que porte mon avatar. Ayant rapidement expulsé tout souci de ressemblance, l’exercice graphique est devenu un jeu. Mes crayons aiment s’attarder à malmener mon avatar, à souligner ses rides, exagérer des lignes, à tasser sa silhouette, à grandir ses mains et ses bras. Une partie de l’humour du récit repose sur le contraste entre ce corps absurde et des corps plus solides.



Est-ce que forcer le trait de cette façon vous a justement permis de relativiser et de mieux franchir ce cap de la cinquantaine ?
P. Au moins, je tâche de m’en amuser. J’aborde à peine la cinquantaine, je ne me considère pas encore vieux (sachant que cette notion est fabuleusement variable) mais un océan de questions et de craintes s’est ouvert devant moi. Je navigue à vue sur une mer agitée en espérant que des eaux plus calmes m’attendent un peu plus loin.



Un mot sur Matt Pokora et Rahan, qui reviennent régulièrement tout au long de votre album ?
P. Rahan, c’est un amour de jeunesse dans un monde sans images homo-érotiques. Enfant dans les années 70, je ne mettais pas encore de mots sur la nature de cet émoi, mais parmi une armada de héros masculins franco-belges à gros nez, il était un des rares à émoustiller mon regard. Matt Pokora, lui, relève plus d’un jeu. Il me permettait d’illustrer l’inaccessibilité de certains fantasmes.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Vieille peau" de Pochep. Fluide Glacial. 10,95 euros.