Olivier Le Bellec : "Ça va être explosif"

, par Estelle

Après un premier tome d’introduction déjà très prenant, Olivier Le Bellec promet du grand spectacle pour la suite de "22". Co-scénarisée par ce flic de la brigade de répression du banditisme, cette nouvelle série policière scrute toute la noirceur de notre société.

Avant cet album, la BD représentait quoi pour vous ?
Olivier Le Bellec. Je ne me souviens pas d’un moment dans mon enfance sans avoir eu un livre illustré ou une bande dessinée à portée de main. Mon frère et moi avions une chance du tonnerre, notre père nous laissait lire ses BD qui sont d’ailleurs dans un triste état maintenant. Je me rappelle surtout quand il amenait le nouvel "Astérix" à la maison. Nous étions comme des fous. C’était Noël avant l’heure et il fallait se battre pour le lire en premier.

D’autres auteurs et/ou albums qui vous ont marqué ?
O. Le B. Comme beaucoup, j’ai été bercé par tous les classiques de la BD franco-belge : "Lucky Luke", "Boule et Bill", "Les Schtroumpfs", "Les Tuniques Bleues", "Gaston Lagaffe", "Philémon", "Barbe Rouge", "Valérian et Laureline", "Mac Coy", "Spirou et Fantasio", "Les Dingodossiers", "Jojo", "Achille Talon", "Rahan", "Pif"... À 8 ans, je rêvais même d’être dessinateur de BD... mais aussi d’être flic. Ne sachant pas dessiner, il ne me restait plus qu’à choisir la voie la plus simple (sourire). J’ai découvert plus tard des albums qui restent des grands souvenirs de lecture : "Big City" de Will Eisner et "Daredevil : Love And War" de Frank Miller et Bill Sienkiewicz.

Comment avez-vous franchi le pas vers l’écriture de ce scénario ?
O. Le B. Il y a eu en fait deux étapes importantes dans ma vie qui m’ont permis d’envisager l’écriture d’un scénario de BD et notamment celui-là. Ado, j’ai rencontré un auteur qui est devenu un ami. On a passé beaucoup de temps ensemble. Il me racontait des histoires plus fantastiques les unes que les autres. Je crois d’ailleurs que la plupart des gens auraient voulu aspirer ses idées avec une paille tant elles étaient extraordinaires. Il m’a dit que j’avais la capacité de raconter des histoires en BD alors je me suis lancé avec une vieille machine à écrire appartenant à ma mère pour faire comme si... Ce merveilleux ami est parti l’année dernière et je n’ai même pas pu lui montrer mon premier album, mais je sais qu’il aurait été fier de moi. C’était le poète et dessinateur, Fred.
J’ai donc commencé à écrire des petites choses qui n’avaient rien à voir avec la police puis un jour j’ai eu envie d’écrire quelques récits sur des policiers en uniforme affectés aux missions de police-secours (les "bleus"). Et à côté, je me suis amusé à faire des tentatives de découpages façon BD sur des enquêtes policières menées par des flics de la Brigade de Répression du Banditisme de Paris (BRB). Mon frère qui avait aimé ce que j’avais fait et qui connaissait David Chauvel, nous a permis de nous rencontrer.

La BD manquait de polar réaliste comme peuvent l’être les films d’Olivier Marchal ou la série "Engrenages" ?
O. Le B. Dès le départ, avec David, nous n’avons pas souhaité faire un documentaire ou une BD 100% réaliste. Notre série est fondée en effet sur une base réaliste et des dialogues réalistes, mais il s’agit avant tout de raconter des histoires sans se perdre dans un réalisme pur et dur qui pourrait nuire à la narration. Si nous racontions par exemple le travail au quotidien des flics de la BRB, les lecteurs fermeraient l’album au bout de deux minutes.
C’est un travail d’enquête au long cours qui nécessite souvent d’interminables planques, des filatures sans fin, des écoutes, beaucoup de procédures écrites... Autant dire que ça serait vite soporifique. Il a fallu adapter les enquêtes des flics de la BRB aux contraintes du médium qu’est la bande dessinée. David, qui est un excellent auteur de polars ("Fatman", "Nuit noire"...), m’a dit quelque chose qui m’a fait très plaisir, que je lui permets d’écrire des histoires auxquelles il n’aurait jamais pensé. J’en suis très heureux.

Quelles ont été vos influences pour cette série ?
O. Le B. À la base, j’ai écrit mes petits trucs dans mon coin, juste pour me faire plaisir. Malgré les encouragements de mon ami Fred, je ne pensais pas du tout qu’un éditeur s’intéresserait un jour à mes histoires. Je m’efforçais de puiser des idées, des ambiances, des caractères dans mes souvenirs de "bleu" et dans mon quotidien à la BRB. C’est seulement lorsque David m’a dit que l’on pouvait se servir de mes écrits comme base d’une série en BD que j’ai pris conscience que mon rêve pouvait devenir réalité. Une fois que David et moi, nous nous sommes lancés dans l’aventure "22", il y a eu un vrai travail de co-écriture. Nous participons tous les deux à chaque étape. Je me serais bien contenté de raconter à David des anecdotes dans un bar autour d’un verre, mais il a refusé de se taper tout le boulot. Pourtant, j’étais armé (rires).

Avez-vous été surpris par le travail de scénariste ?
O. Le B. J’ai découvert tout le boulot que représentait la réalisation d’une bande dessinée. Je croyais qu’une fois les scènes découpées et dialoguées, le boulot du scénariste était terminé. Eh bien, non. Après que Thierry ait dessiné certaines pages, je me rendais compte que certains dialogues qui semblaient parfaitement fonctionner, tombaient à l’eau. Ça reste l’une de mes plus grandes surprises en tant qu’auteur.

"22" confronte des flics de la brigade de répression du banditisme et des bleus de police secours, deux univers que vous avez connus au cours de votre parcours professionnel. Pourquoi les réunir dans une même histoire ?
O. Le B. C’est David qui a eu l’idée de mixer les interventions des policiers du "17 police-secours" et les enquêtes des flics de la Brigade de Répression du Banditisme.
On est dans une narration à la manière des séries télévisées américaines avec des "cliffhangers". Les enquêtes de la BRB étant des enquêtes au long cours, il fallait dynamiser la série. Bien entendu, les lecteurs, qui suivent en parallèle les braqueurs, peuvent appréhender leurs motivations, leur mode opératoire et leur psychologie. Mais le vrai plus de la série "22", ce sont nos "bleus". Ces derniers sont confrontés sans cesse à l’imprévu. Ils peuvent verbaliser un contrevenant qui a grillé un feu rouge puis cinq minutes plus tard aller sur un homicide. Avec eux, on est dans le dur, dans l’humain. Ils sont confrontés à la misère sociale, à la bêtise humaine, aux événements les plus horribles ou les plus tragiques et en même temps ils peuvent être confrontés à des situations très drôles ou surprenantes.

Ces intrigues qui s’entrecroisent rappellent en effet beaucoup la structure narrative de certaines séries télé...
O. Le B. J’imagine que certains lecteurs doivent être déconcertés, mais je pense que c’est l’une des forces de notre série. On passe sans cesse de nos "bleus" aux braqueurs puis aux enquêteurs de la BRB puis retour sur les "bleus". Ce qui me plaît également dans ce choix narratif, c’est que plus la série va avancer dans le temps, plus les personnages vont s’étoffer et notamment Inès, une jeune policière en uniforme originaire du sud. Elle, qui n’était pas prévue initialement, va prendre de plus en plus d’importance. C’est assez drôle de voir comment elle s’est imposée à nous.

"22" démarre très fort avec un meurtre et une petite fille violée. Il était important d’immédiatement montrer ce sordide qui s’invite parfois chez les policiers ?
O. Le B.
Il s’agissait avant tout de surprendre le lecteur. Notre mission première est de happer les lecteurs et de les faire basculer dans l’univers de "22" en quelques pages. En l’espèce, le lecteur est presque apaisé lorsqu’il découvre que la petite n’a pas été violée, mais il n’est pas au bout de ses surprises... Ainsi, même à l’accueil dans un poste de police, "le bleu" peut être confronté au pire et rien ne peut le préparer à ça. Aucun cours, aucun professeur !
Chaque tome de "22" aura une introduction forte, marquante. Après la séquence d’introduction, le lecteur pourra néanmoins respirer... Momentanément ! À travers nos "bleus", "22" montrera la noirceur de notre société, mais les lecteurs découvriront aussi des personnages singuliers, des flics et des voyous pas comme les autres.

Dans ce premier tome, on en apprend presque davantage sur les braqueurs que sur les flics....
O. Le B.
La pagination ne nous permet pas de mettre en avant tous les personnages de "22". C’est matériellement impossible. Il faut reconnaître que les braqueurs sont souvent plus fascinants que les policiers et dans ce premier diptyque "L’enquête explosive", on suit un duo atypique de braqueurs de bijouteries : un ancien militaire, braqueur expérimenté et roi de l’explosif, associé à un jeune fils à papa motivé seulement par l’adrénaline. Comment va finir ce duo improbable voire impossible sur le papier ? Mais rassurez-vous, plus la série avancera, plus les lecteurs découvriront les policiers et plus particulièrement les "bleus".

Cette série, qui évite les scènes trop spectaculaires, c’est aussi pour montrer que le travail de la police, ce n’est pas uniquement des fusillades et des courses poursuites ?
O. Le B. 
Le tome 1 du diptyque "L’enquête explosive" nous a permis de mettre en place tous les pions. Le second tome sera beaucoup plus spectaculaire. Les histoires de nos "bleus", de nos "rubis" - nom donné aux flics de la BRB - et de nos braqueurs vont s’emballer. Et ça va être explosif ! Avec David, nous sommes actuellement dans la finalisation de l’écriture du deuxième diptyque "Le casseur et le poulet" et je peux vous garantir que l’action, le spectaculaire et le stress seront au rendez-vous. Dans ce second diptyque, les lecteurs suivront un "casseur" hors pair qui agit sans haine ni violence et un cambrioleur solitaire qui semble inarrêtable. Un flic de la BRB sera à ses trousses. Et bien sûr, on continuera de suivre "nos bleus" qui vont en voir de toutes les couleurs...

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"22, une enquête explosive", tome 1 de Thierry Chavant, David Chauvel et Olivier Le Bellec. Delcourt, collection Machination. 14,95 euros.

- 22, UNE ENQUÊTE EXPLOSIVE - Tome 1