Olivier Berlion : "Tout ce que j’aime dans ce polar"

, par Estelle

Si Olivier Berlion a choisi d’adapter "La commedia des ratés" de Tonino Benacquista, c’est d’abord pour se plonger dans l’univers visuel de ce polar qui se déroule dans un petit village d’Italie. L’intrigue ne passe pas pour autant au second plan et donne surtout envie de lire la suite. C’est bon signe.

Pourquoi les polars de Tonino Benacquista se prêtent aussi bien à une adaptation en bande dessinée ?
Olivier Berlion. D’abord, parce qu’ils me plaisent. Ensuite, je n’ai pas dit que je trouvais tous ces romans adaptables. Dans "La commedia des ratés", Tonino ne fait pas de la littérature pour la littérature, mais chaque détail écrit sert l’intrigue. Du coup, cela devient très visuel.

Cela vous laisse donc moins possibilité d’improvisation...
O.B C’est vrai. Quand j’ai lu "La commedia des ratés", un univers visuel a immédiatement surgi. J’avais l’impression de lire un film avec mes propres images. Il y avait tout ce que j’aime dans ce polar : les tronches, des situations entre le rocambolesque et le dramatique, et puis l’Italie que j’adore avec ses paysages et ses vieilles maisons. Une fois que j’ai voulu l’adapter, j’ai effectivement été obligé de suivre le rythme de Tonino car sa narration est tellement au couteau que si on s’amuse à la reconstruire, on risque de passer complètement à côté de ce qu’il a voulu faire. Après l’avoir lu deux ou trois fois, je me suis dit que j’étais obligé de me caler sur sa mise en place. Après, j’ai dû faire le tri entre ce qui était vraiment capital et ce qui l’était moins, mais j’ai par exemple conservé le même narrateur.

Quand on veut être le plus fidèle possible à un livre, est-ce que l’on demande conseil à son auteur ?
O.B
Quand on avait fait "Cœur tam-tam" il y a cinq ans, je lui avais demandé s’il voulait adapter "La commedia des ratés". Lui ne souhaitait pas réécrire son roman, car il estimait en avoir fait le tour et avoir tout dit. Par contre, il m’a donné son feu vert si je souhaitais l’adapter. Quand j’ai commencé à m’y mettre cinq ans plus tard, je lui ai soumis des dessins et un début d’adaptation. Il a préféré ne pas lire l’adaptation pour ne pas m’ennuyer. Par contre, il a été séduit par l’ambiance des dessins et m’a dit de continuer.



On sent un côté très littéraire dans les textes de l’album. Est-ce parce que vous avez conservé les dialogues du livre ?
O.B
J’ai surtout conservé la voix off. Quand Antonio raconte ses problèmes d’immigration, je me suis calé sur la façon d’écrire de Tonino. J’ai conservé son style. Par contre, sur les dialogues, certains ne se prêtaient pas à la bande dessinée car beaucoup trop denses, et j’ai pris quelques libertés.

Au niveau graphique, qu’est-ce qui vous intéressait dans ces paysages italiens ?
O.B Même si je ne suis pas Italien, j’ai toujours été attiré par ce pays. Peut-être parce que j’ai souvent été entouré d’Italiens qui m’ont transmis l’amour de leur pays. Quand je dessine des décors, j’aime la nature, les vieilles pierres comme dans "Lie-de-vin" ou "Garrigue". Graphiquement, tout ce qui est plein d’aspérité, qui porte des traces du passé, qui est vivant m’intéresse. Je n’aime pas ce qui est lisse comme les belles voitures, les immeubles ou les autoroutes. Il n’y pas suffisamment de matière alors que dans ces paysages paysans, il y a des siècles et des siècles qui se superposent. C’est vivant.



Ce premier tome laisse le lecteur dans le noir le plus total. Cela a été un choix facile à prendre ?
O.B Non. Mais, comme le roman est aussi articulé comme cela, il fallait soir le faire en un album de 150 pages ce qui économiquement impossible pour tout le monde ou le proposer sous forme de dytique. Il fallait alors absolument trouver une césure, un cliffhanger comme disent les Américains, qui à la fois permette de donner l’envie au lecteur de lire la suite tout en ménageant un certain suspens. En fait, ce qu’a compris Antonio à la fin du tome 1 va se passer au début du tome 2 et je ne voulais pas que ce dernier se résume aux conséquences de ce qui s’est passé. La seule chose que j’ai donc donnée au lecteur, c’est que Dario a prévu un coup fumant et qu’Antonio l’a compris. Maintenant, quel est ce coup fumant...



Est-ce aussi un moyen de titiller l’imagination du lecteur ?
O.B Oui, c’est un avantage, mais il y aussi des inconvénients. Pour les plus curieux, si le suspens est vraiment insoutenable, ils peuvent toujours lire le roman. D’autres n’acceptent pas d’être interrompus dans l’intrigue d’un polar et ne considéreront le livre que dans sa totalité. J’ai connu cela avec "Histoire d’en Ville". C’est un peu le jeu économique, mais c’est pareil pour plein des choses et notamment les séries télés. Et puis le deuxième tome devrait paraitre rapidement, normalement en septembre.

Propos recueillis par Emmanuel LAFROGNE

"La commedia des ratés", tome 1 de Tonino Benacquista et Olivier Berlion. Dargaud. 14,95 euros.