Laurent Astier : "Elles sont trompées, déportées, abusées, brisées et torturées"

, par Estelle

Sur cinq tomes essentiels et plus de 500 pages, "Cellule Poison" navigue entre fiction et documentaire pour raconter le destin tragique des filles embarquées de force dans les réseaux de prostitution de la mafia albanaise. Laurent Astier dévoile les coulisses de ce polar percutant.

Comment vous est venue l’envie d’écrire une longue histoire (500 pages) sur les réseaux de prostitution de la mafia albanaise ? Est-ce qu’il y avait l’envie de dénoncer ce trafic d’êtres humains ?
Laurent Astier. "Cellule Poison" fait suite à un autre projet, un triptyque sur le thème des violences faites aux femmes aux trois âges de la vie, projet plus frontal sous forme de chroniques s’étalant sur 200 pages chaque fois et donc refusé par la plupart des éditeurs à l’époque. Il y avait donc bien, dès le départ, une envie de dénoncer. Là, on est dans une vision extrême de ces violences car les conditions de ces femmes sont terribles. Elles sont d’abord trompées, parfois par un amant ou vendues par leur famille, déportées, abusées, brisées psychologiquement et torturées physiquement. Pendant que je préparais le scénario de Cellule, j’ai lu le témoignage d’une Bulgare tombée dans les mailles de réseaux de prostitution. C’était un destin terrible. Vous ne ressortez jamais indemne de ce genre de lecture.

Pourquoi la mafia albanaise ?
L.A. Au départ, je n’avais pas d’idée précise sur l’origine géographique des mafieux. Ils auraient pu être Russes car c’est une mafia active dans la prostitution forcée. Mais je savais que je voulais traiter du conflit dans les Balkans dans les années 90. Ils auraient pu être serbes aussi. Mais, en faisant des recherches sur les mafias en Europe, j’ai découvert les Lois du Kanun de la mafia albanaise. C’est un livre écrit au XIVe siècle par un noble, le prince Dukagjin, qui servait à régir les villages. Une de ces lois, la reprise du sang, ressemble à s’y méprendre à la vendetta qu’on retrouve dans une grande partie du bassin méditerranéen, mais avec une liturgie précise et codifiée. Soudain, tout s’était mis en place. Je pouvais développer toutes les thématiques qui me tenaient à cœur autour de ce petit pays d’Europe quasiment inconnu.



Comment s’est organisée votre enquête ?
L.A. Ce sont surtout les livres, des films, des séries et nombre de documents trouvés sur internet qui m’ont fourni le matériel de départ. Mais, au moment d’écrire le tome 3 dans lequel je traitais spécifiquement de l’Albanie et de sa mafia, j’ai voulu vérifier des choses. J’ai vu qu’il existait un livre, le seul d’ailleurs, sur la mafia albanaise mais il n’était plus disponible à la vente. J’ai donc contacté par le biais de son site l’un des auteurs, Xavier Raufer, enseignant et conseiller sur les menaces criminelles contemporaines. Je me suis rendu à l’Institut de Criminologie à Paris où il m’a ouvert ses archives et raconté nombre d’anecdotes.



Est-ce que ce travail de recherche est un plaisir pour vous ?
L.A. Je viens d’un milieu ouvrier où les livres n’étaient pas nombreux et j’ai une soif de connaissance, une envie d’en savoir plus. Pas pour déballer et me faire mousser dans les soirées comme je vois certains le faire parfois, mais pour paver mon chemin. J’aime que les histoires que j’invente viennent me nourrir, me poussent à aller chercher de l’information.

Presque autant que l’écriture du scénario ou que le dessin ?
L.A. Je ne dissocie pas tous ces éléments, comme je ne dissocie pas ma vie de mes créations. Tout cela est intimement lié. Si je fais de la bande dessinée, c’est pour toutes ces raisons, mon envie de raconter des histoires et ma capacité à les dessiner. Le dessin est un vecteur. Je ne me considère pas comme un « vrai » dessinateur. Seule l’envie de raconter une histoire me pousse à dessiner. Je n’ai pas quantité de carnets de croquis et je dessine très peu en dehors de mes planches, à part pour préparer la prochaine histoire, le prochain projet.



Beaucoup de BD semblent aujourd’hui inspirées par le rythme des séries télé. "Cellule Poison" fonctionne davantage comme un film...
L.A. Pourtant j’ai aussi subi l’influence des séries américaines. Une saison, voire deux, six ou plus, permettent de déployer des personnages, de les fouiller en profondeur. Et j’avais cette envie avec Claire, Zoran et tous les autres personnages. L’écriture de ces séries, pour les meilleures bien entendu, est vraiment riche. Mais à force d’en regarder, je trouve aujourd’hui que ça a tendance à devenir une sorte de recette. Et lorsqu’on aperçoit un peu trop la mécanique, on tue l’émotion. 

J’étais aussi parti sur une narration longue, mais découpée en chapitres, comme on en trouve dans les mangas. Je venais de découvrir le travail de Naoki Urasawa sur Monster qui m’avait époustouflé et j’avais trouvé un maître en mécanique de scénario. 
Et il y avait aussi bien sûr l’influence du cinéma. Pour avoir discuté il y a quelque temps avec un producteur et depuis peu avec un réalisateur qui voudrait adapter ma série, le format film se prête bien à Cellule Poison. Il est vrai aussi que j’ai utilisé un découpage assez proche parfois du cinéma.

Le découpage en flashback m’a rappelé le film "Memento" de Christopher Nolan. Est-ce une manière de davantage stimuler le lecteur, de le rendre un peu moins passif en l’encourageant à se poser beaucoup de questions ?
L.A.
"Mémento" est un film superbe qui m’a pas mal marqué, mais je ne pouvais pas aller vers ça. Car tout le film tient sur un artifice et cet artifice ne peut fonctionner qu’une seule fois. J’ai utilisé l’écriture puzzle car, au-delà de l’histoire, ce sont les personnages, leur psychologie, leur background qui m’intéressaient. Je voulais que des scènes se fassent écho, se répondent, se télescopent. Et c’est vrai aussi que c’est un moyen de garder le lecteur en alerte tout au long de ces 500 pages. Et pour éviter l’écueil de la scène des révélations à la toute fin de l’histoire.

Il n’y a quasiment aucune scène de sexe tout au long des 500 pages. Il était important pour vous de ne pas paraitre racoleur ?
L.A. J’y avais mis un point d’honneur. Je ne voulais surtout pas prostituer mes personnages alors que cette histoire dénonçait exactement cela. Même la scène avec la présentation des filles que viennent acheter Clara et Zoran à Zani ne devait à aucun moment devenir sexy ou excitante. Je voulais au contraire montrer la violence de l’exhibition, de la nudité qu’on a imposée. Les couvertures en revanche le sont un peu plus. Mais je voulais amener le lectorat masculin à ouvrir mes albums pour les emmener ensuite vers des terrains plus mouvants.

Votre trait plutôt brut colle parfaitement au polar. Est-ce que vous avez cherché la meilleure manière d’adapter votre dessin à cette histoire ?
L.A. Pour chacune de mes séries, j’essaie de tordre mon dessin, de traiter l’encrage de manière différente, de trouver une mécanique de découpage propre. Pour Aven, par exemple, qui se déroule en 1969, j’avais utilisé un découpage et une mise en couleur qui faisait référence à la bande dessinée franco-belge des années 60-70.
Dans "Cellule Poison", j’ai au tout départ travaillé le dessin, mes personnages et utilisé la trame pour être dans une dynamique manga. Mais peu à peu, ces oripeaux ont disparu, et le rendu que vous voyez aujourd’hui s’est imposé. Je crois d’ailleurs que c’est mon dessin le plus naturel, le moins réfléchi, celui qui sort en premier. On y retrouve toutes mes influences, tous les maîtres du noir et blanc, les Bernet, Milazzo, Miller,... mais aussi une pointe d’Otomo ou du Master Giraud.

Et le choix de la colorisation avec des teintes différentes pour chaque chapitre ?
L.A. Je n’avais rien prévu au départ. Mon projet était en noir et blanc et mon éditeur chez Dargaud m’a demandé de faire un essai couleur, pour voir. J’avais opté pour un dessin assez jeté, dynamique et j’avais de plus déjà fait un gros travail de trame sur les planches. La mise en couleur classique ne pouvait donc pas coller et je n’en voulais pas vraiment non plus car je la trouve souvent insipide. Je voulais garder la force de mon dessin, la beauté nue. C’est pour cela que j’ai opté pour ces couleurs crues qui rappellent aussi les néons de Pigalle, le pop art et la dénonciation de la marchandisation du monde. Ça devenait un concept qui s’imposait à moi. Et tout le monde chez Dargaud a été partant, ce qui m’a plutôt surpris.

La musique est très présente dans "Cellule Poison" avec notamment des paroles de chansons qui rythment certaines scènes. Est-ce une frustration d’être privé d’une bande-son en BD ?
L.A. Comme la série est très référencée cinéma ou télé, je voulais qu’il y ait un début de bande-son dans certaines scènes comme pour dire au lecteur : "Hé, mets-toi de la bonne musique pour lire mes albums !" Je ne pense pas que ça manque réellement car, en lisant, on fait vivre un monde en image fixe qu’on vient animer. Et on y ajoute des sons, des voix, et peut-être aussi de la musique !?

Est-ce que cela n’a pas été trop usant de travailler sur un sujet aussi lourd pendant six ou sept ans, sachant que vous avez aussi dessiné les cinq tomes de "L’affaire des affaires" de Denis Robert ?
L.A. Le plus difficile, c’est que j’ai imaginé et écrit en grande partie cette histoire dès le début du projet. Elle était donc finie depuis longtemps pour moi. Et puis, il y a eu tellement d’envies, de nouvelles histoires qui sont nées entretemps et qu’il a fallu que je mette en stand-by. Et "L’Affaire des Affaires", même si c’est un superbe projet, n’a pas arrangé les choses ... J’avais la scène finale du tome 5 dans ma tête depuis 2005, et il aura fallu huit ans pour que je la dessine.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Cellule poison", tome 5. "Comptines" par Laurent Astier. Dargaud.