Larcenet : "Avoir des limites pour rire, c’est avoir des limites pour vivre"

, par Estelle

Les caïds de banlieue sont de retour. A l’occasion de la sortie de "La France a peur de Nic Oumouk", Manu Larcenet revient sur son travail, de "Nic Oumouk" au "Combat ordinaire".

Pourquoi avoir créé "Nik Oumouk ?"
Manu Larcenet : L’idée de départ était de faire une série pour les enfants mais avec un petit arabe. Gamin, j’étais dans une classe "multiculturelle" comme on dit maintenant et cela me paraissait bizarre car il n’y en avait jamais dans les BD. Nik Oumouk, ce n’est pas une série prise de tête avec des messages mais vraiment un divertissement.

Pourtant, dans ce deuxième tome, vous prenez clairement position pour la réinsertion, contre le tout-sécuritaire ou les OGM...
M.L. : Pour moi, ce n’est pas militant mais surtout du bon sens. Ce n’est pas pour revendiquer quelque chose mais plutôt pour ancrer le récit dans la réalité. C’est le cas ici avec la banlieue. C’est un sujet qui a tellement été traité par des gens qui n’y ont jamais vécu. C’est comme la télévision qui ne montre qu’une partie des choses et toujours la pire. C’est en endroit dur mais relativement sympa et pas forcément la pire cité du pire des mondes. Je m’y sentais plutôt bien et y ai découvert des cultures incroyables.

Nik Oumouk est souvent remis dans le droit chemin par un super-héros nommé Educator...
M.L. :Il représente le prof qui t’emmerde mais dont tu sais qu’il a raison. On a tous connu cela. C’est une sorte de bonne conscience.

Dès la deuxième case, vous faites allusion au drame de Clichy-sous-Bois mais ne pouvez pas vous empêcher de tourner cet événement tragique en dérision. C’est plus fort que vous ?
M.L. :Oui (rires). Je sais que c’est bête et que cela peut faire de la peine, mais c’était trop drôle. Il fallait le faire. A un moment, si on ne rigole pas, c’est horrible. Avoir des limites pour rire, c’est avoir des limites pour vivre. Ma seule limite est que je ne trouve pas cela drôle. Mais mettre des néo-nazis à la place des rebeus, cela m’amuse. J’aime bien l’humour un peu rentre-dedans à la Villemin. C’est assez jouissif d’en glisser quelques touches. L’humour devient un truc tellement calme, plat et froid que c’est bien de se dire parfois : "Ça, ca va faire chier ! "

Est-ce vous prenez plus de plaisir à écrire des histoires ou à les dessiner ?
M.L. :Je n’arrive pas à faire la différence. C’est un cycle de création qui ne se scinde pas en deux. Une fois que c’est écrit, il faut le dessiner pour voir si sa marche. L’un ne va pas sans l’autre. J’essaye d’ailleurs de ne pas trop segmenter car je ne veux pas prendre le risque de préférer l’un à l’autre. Cela doit rester un gros tout gigantesque.

Est-ce que le plaisir est alors différent selon la série ?
M.L. :Ah oui ! "Nik Oumouk" par exemple, c’est pour se détendre. C’est plus facile que d’autres séries dont le but est de faire partager des sentiments un peu plus délicats. Globalement, il y a quand même un plaisir qui est toujours le même dans tous les livres. C’est quand tu t’aperçois que ce tu avais imaginé fonctionne. Ce n’est pas illisible, tu ne t’es pas trompé de cible ou de manière de raconter l’histoire. Quel plaisir !

Avec "Le Combat Ordinaire", vous avez réussi à émouvoir vos lecteurs. C’est plus dur que de faire rire ?
M.L. :Au contraire, c’est beaucoup plus dur de faire rire. Avec les thèmes utilisés dans le combat ordinaire, c’est relativement facile de tirer la larme. On peut émouvoir les gens de manière très directe en parlant de choses sensibles comme la mort du père. Et si tous les lecteurs ne sont pas tous foncièrement accrochés par le truc, ils voient quand même quelque chose. L’humour, si les gens ne se marrent pas, c’est raté. C’est dix fois plus exigeant à mettre en place.

Le point fort du "Combat ordinaire" a été d’aborder des thèmes peu utilisés en BD...
M.L. :C’était en tout cas le but. Je voulais trouver des choses de ma vie que je n’avais pas encore lues en BD. Je me suis juste inspiré de mon histoire ou de ce qui arrivait à des copains. Je voulais explorer les petites choses et faire quelque chose de très léger pour trancher avec les parodies très lourdes que je réalisais avant. En s’attachant à ce qu’il y a de plus superficiel, on rejoint le plus essentiel.

Cela vous demande plus d’implication que pour les autres séries ?
M.L. :C’est compliqué. En fait, c’est plus dur de sortir du combat ordinaire que d’une autre série car cela touche à des sujets plus récents pour moi, des problèmes pas toujours encore résolus. Mais ce n’est pas un travail plus personnel, c’est juste une autre manière de voir la vie. Il faut se mettre dans une logique de questionnement alors que "Nik Oumouk" s’écrit en roue libre. C’est plus tranquille à faire.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Nic Oumouk" (tome 2. "La France a peur de Nic Oumouk") par Manu Larcenet. Dargaud, 9,80 euros.