Kris : "Un mélange d’imagination et d’humour"

, par Estelle

"Les brigades du temps" n’est pas une énième série sur les uchronies. Grâce à son ton résolument décontracté et une intrigue bien ficelée, ce prometteur premier tome se démarque de ses "concurrents" en s’aventurant sur le créneau de la BD tout public.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une série sur les uchronies ?
Kris. Ça vient de très loin puisque le premier scénario que j’ai écrit quand j’avais six ans, c’était déjà une histoire de voyage dans le temps. J’aimais aussi organiser des batailles entre mes petits soldats de la Seconde Guerre mondiale et des samouraïs japonais. Cela a toujours été un plaisir pour moi de mélanger les époques et ce d’autant plus que j’étais passionné d’histoire. Concernant "Les brigades du temps", j’ai commencé à imaginer cette série dès la fin des années 90 alors que je débutais dans le fanzine. Ce projet a ensuite connu pas mal de péripéties avant de voir le jour.

Beaucoup de séries basées sur des uchronies sont parues ces dernières années, comment expliquez-vous cette envie de jouer avec l’histoire ?
K. Je me demande surtout pourquoi ce n’est pas arrivé plus tôt ! Quand j’ai proposé mon projet vers 2002 à Dupuis, il n’y en avait quasiment aucun. C’était d’autant plus étonnant que le concept d’uchronie vient de la littérature française et se trouvait déjà bien développé dans les romans de science-fiction aux États-Unis. Je ne comprenais pas pourquoi cela ne touchait pas la bande dessinée. J’ai donc essayé de me précipiter pour être le premier et m’y suis tellement bien pris que j’arrive dix ans après (rires) ...



Rendre compréhensible cette notion pour le plus grand nombre de lecteurs vous a demandé un travail particulier ?
K. Cela a vraiment été le plus difficile, car, même s’il y aussi des références très adultes, je voulais intéresser les gamins à partir d’une dizaine d’années. Astérix a aussi toujours eu ce double ou triple langage qui permet d’être lu à 10 ou à 40 ans avec autant de plaisir. Avant 10 ans, le concept de paradoxe spatio-temporel est quand même difficile à comprendre puisqu’il faut un minimum de culture et de réflexion. J’ai donc beaucoup travaillé et ciselé les premières scènes. Elles devaient être suffisamment pédagogues et en même temps mettre en place une histoire qui tienne au minimum la route. L’idée n’est pas d’imaginer scientifiquement comment pourrait se passer un voyage dans le temps, mais de le rendre plausible.



Ce qui peut surprendre, c’est de traiter cette idée originale sur un ton humoristique...
K. Ce qui est important dans le récit, c’est le véhicule que l’on va utiliser pour emmener le lecteur. Il ne doit pas avoir envie d’en descendre. Or, on sait que cela marche toujours très bien de combiner l’imagination et l’humour. Je n’ai rien inventé. La série des "Indiana Jones", c’est de l’aventure pure et dure, mais on s’y marre énormément. L’humour rend les personnages plus attachants. Le dessin de Bruno Duhamel s’y prête aussi très bien, car il est super fort pour mettre en scène des situations comiques. Mais, il va aussi y avoir des moments sérieux et même dramatiques dans Les brigades du temps. Cela va dépendre des histoires. J’ai un projet intitulé Il faut sauver le soldat Hitler où va se poser la question de savoir s’il faut le protéger de la mort durant la Première Guerre mondiale. On sera dans un registre différent. On va aussi instaurer progressivement une part un peu plus sombre dans la série.

Cette première aventure imagine l’assassinat de Christophe Colomb lorsqu’il pose le pied en Amérique. Les conséquences d’un tel acte sont tout de même un peu exagérées, non ?
K. Au début, je voulais vraiment essayer d’avoir un point de divergence et des conséquences plausibles. Christophe Colomb aurait très bien pu mourir avant de rapporter la nouvelle de sa découverte. Ensuite, c’est vrai que l’on part vers quelque chose d’assez costaud et qui n’aurait certainement pas pu arriver. Mais, on s’est dit que c’était une uchronie et que l’on avait le droit de verser dans le spectaculaire. Certains diptyques seront donc plus ou moins réalistes. Celui est disons semi-réaliste. 


Par sa personnalité et son passé douloureux, l’agent Kallaghan semble être le vrai héros de cette série. On s’y attache en tout cas très vite. Comment avez-vous construit ce personnage atypique ?
K. J’ai toujours aimé les personnages un peu bourrus, francs du collier, totalement décomplexés et pleins de défauts. Je les ai toujours préférés aux chevaliers Jedi. Ensuite, j’ai trouvé assez rapidement les portes d’entrée pour l’étoffer psychologiquement. C’est un type particulier puisque le seul humain historique. Je l’ai ensuite fait naître en 1972 pour qu’il ait les mêmes références que moi et qu’une partie de mon lectorat. Stuart, je vais le développer plus tard tout comme Joé, qui est cette jeune agent éclaireur qu’ils retrouveront à chaque mission et permettra de former un trio. Elle sera un peu ma Secotine, ma Mlle Jeanne ou plus surement la Laureline de la série.



Les profils des personnages étaient bien définis dès le départ ou vous les construisez au fil des albums ?
K. Au début, j’étais juste parti sur l’idée de personnages antinomiques qui doivent s’en accommoder pour travailler ensemble. C’est le couple de héros assez habituel et ma référence dans ce domaine sont les "Tuniques bleues". On adore tous Blutch pour son côté tête brulée et jamais Chesterfield, qui est un peu pataud. J’avais aussi envie d’aller plus loin que ce couple de héros classique. Je ne voulais pas faire de l’imitation. Leurs personnalités s’affinent donc petit à petit. La naissance de Kallaghan la même année que moi est ainsi venue alors que Bruno Duhamel avait déjà dessiné une vingtaine de pages.



Cette idée de voyage dans le temps vous donne une infinité de sujets pour les prochains diptyques. Qu’est-ce qui peut vous donner envie de choisir un fait historique plus qu’un autre ?
K. Ce choix est d’abord un grand plaisir ! On y pense beaucoup depuis des années et avons listé 150 sujets possibles. On n’est pas du tout limité par notre passion de l’histoire, car on aime toutes les époques. Après, il faut trouver un évènement qui entraîne des conséquences graves en cas de modification, mais aussi immédiatement maitrisé par une grande majorité du lectorat. Si la série s’installe bien, on ira plus tard vers des histoires plus originales, car j’ai envie de faire découvrir des choses assez méconnues. Par contre, le lecteur doit déjà assimiler les notions de voyages dans le temps et des brigades donc on doit commencer par des évènements que tout le monde connait. C’est pour cela que l’on a choisi Colomb. 



Des pistes pour la suite ?
K. Pour le deuxième diptyque, on avait pensé à Jeanne d’Arc, mais plusieurs albums sont sortis sur elle ces derniers temps. On va donc la mettre de côté. On avait aussi réfléchi sur la Révolution française, mais mon ami Fred Duval va faire un Jour J sur cette période. On s’oriente donc plutôt vers la Seconde Guerre mondiale, mais ce n’est pas encore déterminé. Bruno Duhamel aimerait beaucoup dessiner des vieux zincs de la première moitié du XXe siècle. À terme, on essayera d’être moins centré sur l’Europe et d’aller voir du côté de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique tout en développant leurs points de vue.

Propos recueillis par Emmanuel LAFROGNE

"Les brigades du temps" - Tome 1. "1492. À l’ouest, rien de nouveau" par Kris et Bruno Duhamel . Dupuis. 12 euros.