Keramidas : "Rendre hommage à Mickey"

, par Estelle

Après avoir travaillé pour les studios Disney, Keramidas propose aujourd’hui sa propre version des aventures de la petite souris : "Mickey’s Craziest Adventures". Avec le toujours très inspiré Lewis Trondheim au scénario, il a imaginé une histoire très mouvementée entre Indiana Jones et James Bond.


Quelle a été votre réaction quand Jacques Glénat vous a parlé de l’opportunité de travailler sur une histoire de Mickey ?
Keramidas. Mickey représentait pas mal de choses pour moi, mais davantage liées aux dessins animés. J’ai travaillé pendant neuf ans pour les studios Disney à Montreuil où nous avons réalisé des films comme "Kuzco", "Atlantis" ou "Le Bossu de Notre-Dame". Les premiers longs métrages sur lesquels j’ai travaillé étaient "Dingo et Max" puis "Mickey perd la tête". Au milieu des années 90, quand Mickey revenait un peu au goût du jour en dessin animé, des courts-métrages comme "Le prince et le pauvre" et "Le Noël de Mickey" m’ont redonné goût à ce personnage. J’ai ensuite quitté l’animation pour faire de la bande dessinée. Quand j’ai entendu ce projet de Mickey vu par des auteurs franco-belges, je me suis immédiatement proposé. C’était excitant de revenir sur ce personnage en tant que créateur.



Votre album "Mickey’s Craziest Adventures" réalisé avec Lewis Trondheim est un peu atypique dans sa conception…
K. J’ai parlé de ce projet à Lewis Trondheim. Il était très intéressé, mais voulait des contraintes. Il aime bien cela pour aiguiller son scénario. Je me suis alors dit que quitte à ne faire qu’un seul album, je voulais avoir tous les personnages à dessiner : Minnie, Daisy, Pat Hibulaire, Donald, Dingo,… Je voulais aussi une histoire entre Indiana Jones et James Bond, avec une scène sous-marine, une autre à la montagne… Avec ses deux contraintes, Lewis s’est dit que cela allait être impossible à tout faire entrer dans un seul album.



Comment avez-vous eu l’idée de cet album oublié retrouvé dans une brocante ?
K. J’ai raconté à Lewis que "Mickey get a horse" projeté en 2013 à Annecy faisait croire qu’ils avaient retrouvé le troisième court métrage de Mickey. Toute la salle y avait cru. Cela a donné cette idée à Lewis de faire à notre tour croire qu’on avait retrouvé un vieux Mickey. Du coup, cela nous permettait de sauter des pages et de laisser le lecteur faire le lien entre les planches.



Votre histoire est très crédible avec un texte d’introduction qui explique la (fausse) genèse de cet album…
K. On a même poussé le vice très loin en intégrant un petit code à chaque page. C’est propre à toutes les histoires de Mickey, mais peu de personnes sont au courant. Cela permet d’identifier la collection, la date… Lewis a appelé le rédacteur en chef de Picsou magazine qui lui a dit qu’un code n’avait jamais été utilisé. Notre album aurait donc eu ce code s’il avait été vraiment publié en 1965. Ça nous fait marrer !



Vous avez eu carte blanche de la part de Disney ?
K. Tout le monde nous a dit que nous avions carte blanche. Mais j’ai bossé neuf ans pour Disney et j’y croyais moyen. En fait, ils ont tout contrôlé à la fin et nous ont fait changer quelques dialogues. Il y a aussi une page qui est déchirée dans l’album. C’est la seule qui n’est pas passée. Lewis le savait au moment de l’écrire et avait prévu qu’on la déchire en cas de refus. C’est ce que l’on a fait.



Il n’existait donc pas de cahier de charges bien précis ?
K. L’idée n’a jamais été de casser les jouets. Il n’existe pas de charte précise, mais on sait très bien que Mickey n’a pas le droit de sortir le matin de la maison de Minnie. C’est du bon sens. Il ne va pas fumer des clopes. On avait juste envie de rendre hommage dans l’esprit. On ne voulait pas une révolution, mais d’abord se faire plaisir.



Dessiner des personnages aussi emblématiques, c’est difficile ?
K. Des quatre auteurs, je suis celui dont le style se rapproche le plus de Disney. Mais c’est tout de même plus dur que ce que cela peut paraître. N’importe qui peut faire un rond avec deux autres ronds noirs au-dessus de la tête et tout le monde reconnait Mickey. Après, quand on commence à le dessiner en détail, on se rend compte à quel point c’est subtil. Il y a pas mal de détails, comme par exemple l’écart entre les yeux qui doit être vraiment léger, qui font que c’est Mickey ou pas Mickey. Je me suis énervé plus d’une fois parce ce n’était pas le Mickey que je voulais.



Quel Mickey vouliez-vous justement ?
K. Des dessinateurs essentiellement italiens m’ont montré que Mickey pouvait être séduisant graphiquement. Pendant que je dessinais, j’avais toujours des bouquins ouverts devant moi : ceux de Corrado Mastatuono et Giorgio Cavazzano. Eux m’ont vraiment inspiré, car il y a plein de Mickey différents. Il y a ceux qui le font blanc, ceux qui le font couleur chair, ceux qui dessine la tête et les oreilles avec des ronds et d’autres avec des ovales. Celui de Cosey a par exemple juste des pupilles. Lui et Loisel sont d’ailleurs davantage influencés par Gottfrerson, Carl Barks et Don Rosa.



Il y avait une certaine pression à dessiner une nouvelle aventure de Mickey ?
K. On se posait surtout des questions sur l’accueil de ce bouquin. Pour beaucoup de gens, Mickey représente une grosse entreprise américaine. Les premiers retours nous rassurent. Les journalistes et les lecteurs ont compris qu’il y avait un travail d’auteurs. C’est aussi pour cela que l’on choisit ce côté vintage et nostalgique. On voulait vraiment se démarquer de la production actuelle.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Mickey’s Craziest Adventures" de Nicolas Keramidas et Lewis Trondheim. Glénat. 15 euros.