Joël Parnotte : "Des images fortes"

, par Estelle

En lisant le scénario de Xavier Dorison, Joël Parnotte a immédiatement saisi le potentiel graphique de ce thriller haletant dans les montagnes glacées du Jura au XVIe siècle. Le dessinateur de ce somptueux "Maitre d’armes" parle ici de la résonance très actuelle de l’intrigue, de ses cours d’épée et de la manière de traiter la violence en BD.

Quand vous avez lu le scénario de Xavier Dorison, avez-vous d’abord été séduit par l’histoire ou par les scènes que vous alliez devoir dessiner ?
Joël Parnotte. J’ai d’abord vu le décor, avec la montagne, la neige, les forêts. J’ai tout de suite vu des images fortes. Il y a un potentiel graphique très intense dans cet univers. C’est ce qui m’a accroché en tout premier.

On ressent justement vraiment l’ambiance glaçante de l’hiver dans les montagnes du Jura. Comment avez-vous réussi cela ?
J. P. C’est toute la problématique du dessin. Il faut essayer de communiquer des sensations au lecteur, de capter l’intensité des émotions des personnages pour pouvoir les retranscrire. C’est difficile de définir une méthode avec des mots. Il faut se laisser soi-même embarquer par les intentions de l’image et essayer de les traduire du mieux possible.



C’est un type de paysage que vous connaissez bien ?
J. P. J’ai fait quelques séjours en montagne et j’y ai un peu pratiqué la randonnée et l’alpinisme. J’ai donc éprouvé (modérément) certaines sensations des personnages de l’album. Ça m’a servi pour les retraduire correctement.



Cet album dénonce la violence et la haine engendrées par les religions. Cette résonance actuelle vous a touché ?
J. P. Effectivement, l’idée est d’abord de faire un récit d’aventures avec les codes du genre, mais on s’appuie également sur des problématiques contemporaines, voire même universelles. Les conflits religieux sont le théâtre d’affrontements terriblement violents et barbares. C’est également notre sujet, on a choisi de le montrer sans fard et de manière aussi crue et choquante qu’une décapitation télévisée… parce que c’est la réalité.

Pour les combats, vous avez été aidé par un spécialiste des arts martiaux historiques. Que vous a appris ce "maître d’armes" ?
J. P. Je voulais me confronter concrètement au combat à l’épée pour pouvoir bien le comprendre. On a donc chorégraphié ensemble les scènes de combat. J’ai porté les épées et on a "joué" les scènes de manière à ce que je les vive de l’intérieur. L’idée étant toujours de ressentir au mieux les choses pour pouvoir les traduire le plus justement possible en dessin.

Comment avez-vous abordé les scènes les plus violentes ? Est-ce que des séries télés comme "Game of Thrones" conduisent à être aujourd’hui plus réaliste dans l’insoutenable ?
J. P. C’est vrai que ça influe un peu. Il y a beaucoup de violence dans les séries télés ou les comics, peut-être un peu moins dans la BD franco-belge. Au départ, je ne voulais pas forcément être trop démonstratif mais très vite, après en avoir discuté avec Xavier, on s’est dit que la violence faisait partie de notre sujet. Et qu’il nous fallait donc la traiter vraiment. Notre album s’appelle "Le Maître d’Armes".

C’est difficile de montrer cette violence en BD ?
J. P. Ce n’est pas évident, car on est censé être en empathie avec ce que l’on dessine. Mais dès lors qu’on a décidé d’un angle pour raconter une histoire, il faut s’y engager pleinement et le faire du mieux qu’on peut. Bizarrement, quand je dessinais ces scènes-là, j’écoutais Didier Squiban, un pianiste qui fait une musique qu’on n’imagine pas du tout sur ces images.

Ce one-shot de 96 pages (vendu seulement 16,45€) aurait pu être scindé en deux tomes…
J. P. On avait prévu deux tomes au départ. En cours d’écriture sur le second, Xavier s’est rendu compte que le rythme et l’intensité de l’histoire trouvaient vraiment toute leur pertinence sur la totalité du récit. Couper toutes les amorces engagées dans le premier pour les reprendre plus tard faisait perdre un peu de son souffle et de sa force à l’histoire. Dès lors la solution du one-shot s’est imposée. Notre éditeur a tout de suite donné son accord et on ne le regrette absolument pas. Artistiquement, c’était le meilleur choix.



Cela signifiait pour vous de travailler pendant de longs mois sur le même album…
J. P. Un peu plus de deux ans ! C’est vrai que c’est un gros travail. Je l’ai su quand je travaillais sur la fin du premier. Je pensais avoir presque fini le tome 1 mais je n’étais en fait qu’à la moitié de l’album. Ça fait un petit coup sur le moment (sourire). Mais ce qui ressort ensuite c’est qu’il s’agit vraiment de la meilleure forme à donner à cet album. Et la perspective d’avoir un gros livre en main à la fin est très enthousiasmante. Alors on recharge les batteries et on repart !

Après avoir créé cet univers et ses personnages, avez-vous envie de prolonger l’histoire de ce maitre d’armes ?
J. P. On a dit ce que l’on avait à dire avec notre personnage. On pense avoir fait le tour de notre histoire. Pour le moment en tout cas, on n’a pas d’idée qui nous semblerait vraiment intéressante pour prolonger l’aventure. Je ne dis pas que plus tard peut-être… mais ce n’est pas à l’ordre du jour.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Le maître d’armes" de Joël Parnotte et Xavier Dorison. Dargaud. 16,45 euros.