Joël Callède : "Le divertissement, ce n’est pas forcément bête et avilissant"

, par Estelle

Résolument populaire, la série "Damoclès" possède tous les ingrédients pour devenir l’un des prochains best-sellers du divertissement en bulles. Ce qui ne veut pas dire que le scénariste d’"Enchainés" a pactisé avec le diable et renié toute ambition artistique.



Pourquoi avoir choisir de centrer votre série sur une agence de gardes du corps ?
Joël Callède. Pour créer une série sur le long cours, ce qui est un peu le but de "Damoclès", il faut trouver des personnages inédits. Les flics, les détectives ou les milliardaires, cela a déjà été fait. Il fallait donc trouver une équipe et des héros nouveaux. J’avais cette idée d’agence de gardes du corps qui traînait dans mes cartons depuis un certain temps. Je trouvais cela intéressant, car cela m’offrait une grande variété d’aventures avec des missions très différentes.

Cela devient difficile d’être original ?
J.C. C’est en effet difficile de sortir des chemins balisés. Après, on peut toujours faire du neuf avec du vieux. Un polar classique mettant en scène un détective dans une ambiance de roman noir peut aussi être grandiose. Mais, pour cette série, il y avait cette idée de créer de nouveaux héros emblématiques. Avec Alain Henriet, fan de comic comme moi, on s’est dit qu’en décalant cette équipe de gardes du corps dans un futur proche, on pouvait leur donner de petites capacités surhumaines. L’objectif était de proposer une série assez fun qui permette aussi en filigrane de brosser un état du monde dans quelques années.



Pourquoi justement avoir introduit cette drogue qui accroît le potentiel de vos gardes du corps ?
J.C. Cela permet d’aller plus loin d’un point de vue narratif. J’ai regardé pas mal de documentaires sur les gardes du corps et me suis rendu compte que c’est un boulot où il ne se passe jamais rien pour 99% d’entre eux. C’est profondément ennuyeux. En accentuant le phénomène de violence urbaine, en développant un peu des armes différentes et en injectant ce produit dopant qui développe les capacités physiques de nos héros, cela nous permet de renforcer le dynamisme de la série. Nous avions envie de scènes d’actions un peu spectaculaires. Je n’en fais pas toujours dans mes albums, mais je voulais profiter du dynamisme du dessin d’Alain Henriet. C’est comme cela qu’est venue cette idée de background un peu futuriste.



Vous n’en abusez toutefois pas...
J.C. C’est en effet anecdotique. Beaucoup de lecteurs pensent d’ailleurs que l’action se déroule aujourd’hui. Cela permet juste d’aller un peu plus loin dans les phénomènes de société. Par exemple, on montre que les milliardaires peuvent être enlevés en pleine rue dans Londres. Cela n’existe pas aujourd’hui en Europe, mais c’est déjà courant dans des villes d’Amérique latine comme Bogota ou Rio.



Dans ce premier cycle, vos méchants se battent avec violence pour une noble cause. Il était important d’éviter une vision trop manichéenne ?
J.C. Exactement. Pour les personnages de ce premier diptyque, je me suis inspiré un peu de Mohamed Al-Fayed et de son fils Dodi. Je voulais montrer un arabe qui réussit, mais aussi que ce personnage respectable, comme n’importe quel chef de grande entreprise aujourd’hui, ferme aussi un peu les yeux sur la morale pour faire des profits. Son entreprise d’armement cache des choses pas très recommandables. Inspirée par les altermondialistes, l’armée de Sherwood dénonce cela et devient extrémiste. Cela montre la limite de leur discours et pose certaines questions. Par exemple, comment dénoncer la violence en la pratiquant soi-même ? C’est toute la limite de ce genre de combat révolutionnaire. Quand je construis mes personnages, j’essaye que les ordures possèdent aussi des failles et suscitent un peu de sympathie et inversement que les personnages sympathiques dévoilent leurs zones d’ombres au fil des pages.



Le but est de susciter une réflexion chez le lecteur ?
J.C. Un tout petit peu... Même si je fais du divertissement, dans le sens noble du terme, je ne suis pas obligé de me restreindre à quelque chose de bête et d’avilissant. Je ne suis pas un dirigeant de parti politique avec des réponses tranchées. Mais, cela m’intéresse de saupoudrer la série de quelques réflexions sur l’économie ou les rapports sociaux. Cela la rend un peu plus intéressante. 



Quand on lit "Damoclès", on n’a un peu de difficulté à se ranger entre les "gentils" et les "méchants"...
J.C. C’est un peu le but et tant mieux. D’ailleurs, nos gardes du corps sont un peu entre les deux. L’héroïne se pose aussi la question et remarque que quand un médecin sauve une vie, il le fait sans se demander si cette vie mérite d’être sauvée. Est-ce qu’il faut laisser mourir le fils d’Hassan El-Ahmad parce que son père a fait des choses peu recommandables ? Cela suscite une réflexion.

Est-ce votre série qui possède le plus gros potentiel pour séduire un large public ?
J.C. Je l’espère (rires)... Le dessin d’Alain Henriet a quelque chose de séduisant et l’histoire ouvre beaucoup de perspective. J’ai très envie de la continuer le plus longtemps possible. C’était d’ailleurs le but au départ. Quand nous avons commencé à travailler sur cette série pour la collection Repérages, il fallait partir sur l’idée d’une série sur du long cours avec des héros au potentiel commercial. Après, on n’a pas les recettes du succès. Mais, il y avait vraiment cette ambition de faire une série grand public et populaire. 


Cela lui donne un côté très série télé...
J.C. Je suis très client des séries américaines et j’essaye de retrouver ce ton dans mes albums. En tout cas, j’assume complètement cette référence, mais aussi celles provenant du cinéma ou des comics.



Est-ce que la série va évoluer dans les prochains dytiques ou simplement offrir des histoires différentes ?
J.C. On va suivre l’évolution de l’équipe en fil rouge avec une histoire différente dans chaque diptyque. Les deux prochains albums vont tourner autour du trafic d’ovocytes, et mettre en scène une agence qui vend des ovocytes à des clients millionnaires qui ne peuvent pas avoir d’enfants. Nous allons y greffer des histoires de mafia et de conservateurs religieux opposés à ce trafic. Cela va poser des questions sur l’argent dans nos sociétés et jusqu’à quel point tout peut se marchander. Nos gardes du corps vont se retrouver au milieu de ce conflit, avec toujours cette interrogation entre le bien et le mal.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Damoclès", tome 2. "La rançon impossible" par Henriet et Callède. Dupuis, 10,40 euros.