Jean-David Morvan : de la littérature en bulles

, par Estelle

La nouvelle collection des éditions Delcourt propose des adaptations fidèles mais personnelles de grands classiques de la littérature. Scénariste et directeur éditorial, Jean-David Morvan présente cette très prometteuse collection Ex-Libris, inaugurée avec "Les Trois Mousquetaires" et "Robinson Crusoé".

Comment vous est venue l’idée de créer cette collection "Ex-Libris" ?
Jean-David Morvan : C’est presque naturel pour moi quand je lis un livre d’imaginer comment je pourrais retranscrire une émotion dans le format de la BD. Je trouve cela passionnant. Cela m’a donc dans un premier temps amené à signer avec Delcourt pour l’adaptation des Trois Mousquetaires et du Vicomte de Bragelonne. Puis, en discutant avec des copains scénaristes, je me suis rendu compte qu’ils avaient tous envie de mettre en image des histoires qu’ils avaient adoré lire quand ils étaient gamins. Ce n’est toutefois pas une collection jeunesse. D’ailleurs, si "Robinson Crusoé" était écrit aujourd’hui avec ses scènes de cannibalisme, il ne paraîtrait sûrement pas en Folio jeunesse.

Pourquoi les "classiques" de la littérature n’ont pas été adaptés plus tôt en BD ?
J.-D.M. :Ils l’ont été dans les années 40 et 50, mais la BD a ensuite vite été cataloguée pour les enfants. On se disait aussi que les gens qui faisaient des adaptations n’avaient pas d’imagination. Le CV des auteurs qui travaillent pour Ex-Libris prouve au contraire qu’ils ont beaucoup d’imagination, car il faut aussi avoir des idées pour faire une adaptation. Ce n’est pas facile et cela demande beaucoup de travail. Cela permet aussi d’apprendre beaucoup de choses sur son propre métier en se confrontant aux narrations des autres médias. Cela permet d’apprendre de nouvelles choses, de casser quelques tics. C’est très enrichissant.

Qu’est-ce qui est difficile dans l’adaptation d’un roman en BD ?
J.-D.M. : Il faut trouver la manière d’adapter une œuvre de manière personnelle tout en restant fidèle à l’auteur. Cela ne sert à rien de reprendre mot à mot ce qui est écrit dans le roman et de mettre des images dessus. Il faut trouver le moyen de transmettre aux gens ce que l’on a aimé de cette histoire sans trop la déformer. C’est sûrement le plus difficile, mais aussi le plus passionnant. Certains auteurs utilisent beaucoup le texte off en retravaillant des phrases du roman. D’autres préfèrent retranscrire le roman en images. Chacun peut choisir, mais il faut y mettre ses tripes et considérer que c’est sa propre histoire. Je ne veux surtout pas de boulot de commande. Il faut qu’ils ressentent le texte pour en faire un album qui leur ressemble.

Est-ce que cette collection a aussi pour but d’amener les enfants à lire les classiques ?
J.-D.M. :La base, c’est d’abord de faire de bons albums de bandes dessinées : facile à lire, intéressant, enrichissant,... On peut ensuite penser qu’une personne dont le livre de chevet est "Robinson Crusoé" aura envie de découvrir son adaptation même s’il ne lit jamais de BD. À l’inverse, le petit neveu de mon coscénariste sur "Les Trois Mousquetaires" a lu le premier tome et s’est ensuite plongé dans le roman, car il était impatient de découvrir la suite de l’histoire. On travaille aussi vers les écoles avec des fiches pédagogiques. Cela permet à des profs de prendre un roman, de la comparer à la BD...

L’aspect pédagogique de la BD est encore trop méconnu ?
J.-D.M. :J’entends souvent dire qu’il faut mieux lire des BD que rien du tout. Je pense que ce n’est pas tout à fait cela. J’ai lu plein de livres et plein de BD. L’un nourrissait l’autre. Il n’y a pas de confrontation entre les deux. Après avoir "Les sept vies de l’épervier", j’ai eu envie d’ouvrir des livres d’Histoire pour en savoir plus sur Louis XIII. Cela m’a ouvert l’esprit de lire de la BD. Cela n’enlève pas non de l’imagination car en BD, ce qui est important, c’est ce que l’on ne voit pas, le petit blanc entre les cases. Le lecteur fait ensuite son film d’après les images. Cela présente aussi l’avantage de ne pas faire d’erreur dans sa tête puisque l’on s’appuie sur un support image. On voit par exemple exactement à quoi ressemble la tenue des Mousquetaires.

Avec par exemple "Robinson Crusoé", les enfants vont peut-être aussi découvrir un dessin un peu différent de ce qu’ils ont l’habitude de lire en BD jeunesse ?
J.-D.M. :Je n’ai pas envie d’une collection formatée avec un style unique. Je veux qu’aucun livre ne ressemble à un autre. Ex-Libris doit ressembler à ma collection c’est à dire être très variée.

Est-ce que vous avez été surpris par les premières adaptations que viennent de réaliser vos auteurs ?
J.-D.M. :Je me suis surtout rendu compte que l’on adapte souvent des choses déjà adaptées. Cela nous semble plus naturel de faire "Robinson Crusoé" que "L’île des esclaves" de Marivaux. Le cinéma américain a beaucoup adapté ces grands classiques et c’est resté dans nos mémoires collectives. Beaucoup de gens croient connaître "Les Trois Mousquetaires", mais connaissent en fait un film sur les Trois Mousquetaires. Évidemment, on est obligé de couper, de bouleverser des choses, de changer des dialogues. Mais l’histoire doit rester l’histoire. C’est très important de ne pas la trahir. Je n’ai pas envie de rajouter des pouvoirs magiques à Milady comme TF1 l’a fait dans un téléfilm ou de mettre le masque de fer dans "Les Trois Mousquetaires".

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Robinson Crusoé" par Christophe Gaultier, "Les Trois Mousquetaires" par Jean-David Morvan et Michel Dufranne, "Oliver Twist" par Loïc Dauvillier et Olivier Deloye. Éditions Delcourt ; 9,80 euros.
Prochainement : "Frankenstein", "Le dernier jour d’un condamné", "Taras Boulba", "Tom Sawyer", "Beowulf"...