Hervé Richez : "Je voulais réfléchir à ma propre spiritualité"

, par Estelle

Après les trois premiers tome du "Messager", le scénariste lance le deuxième cycle avec Mig au dessin toujours. Et met en scène un ex-garde du corps personnel du président des États-Unis, rentré dans les ordres.

Publié avant le "Da Vinci Code", l’excellent premier cycle du "Messager" (avec Mig au dessin) partait sur les traces d’un hypothétique frère du Christ et offrait une dimension grand spectacle à ce polar religieux captivant. La suite - "Demain, les écritures..." - , basée sur un code secret qui serait cachée dans la Torah, démarre sur un rythme tout aussi haletant...

Comment expliquer cette « mode » du polar ésotérique, et de son best-seller le Da Vinci Code ?
Hervé Richez. Dès la fin des années 90, donc bien avant le "Da Vinci Code", de nombreuses séries de BD ont abordé ce thème : "Le Troisième Testament", "Le Triangle Secret", "Le Décalogue"... Il s’agissait peut-être de la résurgence de la peur de l’an mille. La fin d’un millénaire n’est-il pas le moment le plus propice à s’interroger sur sa spiritualité ? J’avais pour ma part un projet humoristique destiné à Spirou. Puis, je me suis aperçu que ce qui m’importait dans cette histoire était de réfléchir à ma propre spiritualité. J’avais envie de revisiter la parabole de l’Annonciation, de la rendre contemporaine. De montrer qu’un homme (presque) normal, plein de failles, pouvait aujourd’hui, à l’instar de l’Archange Gabriel, tenir entre ses mains le devenir de sa propre religion.


En quoi "Le Messager" est différent des autres séries ésotériques ?
H.R. Si je reste à la surface des choses, je dirai que le premier cycle de notre est légèrement plus centré sur la religion catholique et notamment sur la Virginité perpétuelle de Marie au lieu de traiter de la personne du Christ. Mais surtout, "Le Messager" existe parce que la trame a réuni Mig et moi autour d’un sujet sur lequel nous voulions viscéralement laisser une trace, un point de vue. Voilà pourquoi notre histoire est différente. Je dois aussi avouer que j’ai très peu lu d’autres histoires sur ce thème, car je ne voulais pas prendre le risque de vivre une réminiscence inconsciente.




Pourquoi avoir choisi de bâtir votre récit autour d’un homme d’Église, le père Gabriel ?
H.R. Je me suis aperçu dernièrement que j’ai été marqué par mon service militaire puisqu’au moins trois de mes séries y trouvent leur origine. "Le Messager" en fait partie. Il y avait dans mon escadron de chasse un commandant d’escadrille qui, de retour de la guerre du Golfe, a décidé de tout quitter pour entrer dans un monastère. J’avais été marqué par le fait que cet homme ait tout laissé derrière lui, donnant tous ses biens matériels à qui en voulait ou en avait besoin. J’ai eu le sentiment que ce pilote qui avait participé à l’opération Daguet rejoignait les Ordres par rédemption, pour se faire pardonner d’avoir mené des missions de bombardement. Ça m’a impressionné. Je me suis donc tourné vers un personnage qui entre lui aussi dans les Ordres par rédemption, pour y trouver une forme de pardon. La différence est que Gabriel, le personnage principal de la série, n’est pas pilote, mais un ancien garde du corps qui entre en religion pour avoir tué accidentellement un enfant. De plus, ce n’est pas un hasard si Gabriel au début de ce second cycle entre lui aussi dans un monastère.



Aviez-vous prévu ce deuxième cycle lors de la création de la série ?
H.R. Non, pas du tout, mais il s’est passé deux choses. La première est que j’ai vécu une espèce de remords à travailler sur ce qui était parfois une remise en cause de certains dogmes fondateurs du catholicisme. Il y avait parfois une forme de torture intérieure qui me poussait à me poser la question : Mais qui es-tu pour te permettre de "jouer" avec un sujet qui est important pour des tas d’autres gens ? La réponse est que je n’ai aucune légitimité à faire ça. Je me devais donc de rétablir une certaine forme d’équilibre et de tenter d’exposer pourquoi on pouvait aussi croire dans la religion catholique. Mais je le fais davantage pour moi et exposer mon point de vue que pour les gens qui auraient pu être heurtés par le premier cycle. La seconde est qu’à cause de ce raisonnement j’ai trouvé une idée qui me transcendait, que j’avais vraiment envie de défendre et qui m’ouvrait un point de vue différent sur le premier cycle. Je n’étais pas allé au bout des choses et ça me travaillait. Du coup, je n’ai ressenti aucune pression, juste une nécessité de raconter cette histoire.


Quelle était cette idée ?
H.R. Le point de départ est qu’un chercheur américain vient de mettre au point un ordinateur quantique. Ce chercheur, juif très pratiquant, travaille sur le programme de recherche cryptographique de l’armée américaine et a pour mission de mettre au point un code de communication inviolable. Avant d’attaquer ces travaux, il décide de tester son invention sur un code secret supposé, le plus troublant de la création : celui qui serait présent dans les cinq livres de base de la Bible. Des messages cachés seraient en effet censés être présents dans la Bible mais, jusqu’alors, ils n’étaient constatés qu’a posteriori de la survenance des évènements décrits dans les livres saints. Et ce faisant, il est face à quelque chose qui va le dépasser totalement : il réussit à décoder le cryptogramme des Livres saints qui commencent à lui délivrer des messages sur l’avenir. Et un de ces messages concerne Gabriel, le prêtre qui est le personnage principal de cette série.
Je ne vais évidemment pas vous raconter la suite, mais je vous garantis que la fin de l’histoire va être pleine de rebondissements et de surprises qu’on ne devrait pas voir venir.


C’est d’autant plus excitant que la base de ce récit, un supposé code présent dans la Torah, est bien réelle...
H.R. J’aime à ce qu’un récit soit ancré dans le réel, tout simplement pour qu’il en soit que plus crédible. Du coup, il y a forcément une part très importante de documentation. Le métier ensuite consiste à mettre tout cela en musique, en conflit et faire en sorte que la sauce du divertissement prenne. Dès lors, et si on fait bien son métier, le lecteur ne peut plus savoir ce qui provient de la documentation donc du réel et ce qui provient de l’imaginaire de l’auteur.


"Le Messager" est aussi construit comme un thriller américain à grand spectacle. Une adaptation sur grand écran est-elle envisageable ?
H.R. En fait, cette adaptation a failli se monter, car des producteurs canadiens avaient acheté les droits. Il voulait en faire un film à gros budget. J’avais d’ailleurs été retenu pour être un des deux scénaristes de ce film. Nous sommes allés au bout de l’aventure de l’écriture puisque nous avons franchi toutes les étapes jusqu’à la remise finale du scénario du film. Très peu de temps après, sortait le "Da Vinci Code" au cinéma avec la machinerie hollywoodienne qu’on connaît et cela a annulé notre projet qui était en cours de montage financier pour le tournage. Je n’ai pas d’amertume par rapport à cela, car j’ai énormément appris d’un point de vue technique et cela me sert pour chacune des histoires que j’écris. Ceci étant, rien n’est perdu et j’espère qu’un autre producteur se montrera intéressé. D’autant qu’il y a un scénario de long métrage qui existe et qui raconte encore une autre histoire que celles développées en BD.



Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Le Messager", tome 4 "Demain, les écritures..." par Hervé Richez et Mig (Bamboo, collection Grand Angle).

© photo Bamboo