Guillaume Dorison : "Comprendre les pirates de Somalie"


, par Estelle

Derrière une intrigue riche en action, "Black Lord" dévoile la réalité de la piraterie moderne. Son co-scénariste Guillaume Dorison souhaite en profiter pour montrer que la violence n’est pas une solution. 


Qu’est-ce qui vous intéresserait dans le monde de la piraterie moderne ?
Guillaume Dorison. C’est une idée de Xavier (Dorison). Il lisait des bouquins sur les pirates de Somalie, dont "Pirates et commandos" de Patrick Forestier. Il voulait faire un truc sur ce thème mais manquait de temps. On a décidé de le faire à deux avec l’envie d’écrire un récit moderne d’action où l’on essaierait d’avoir les deux points de vue. C’est-à-dire pas uniquement l’image de barbares attaquant tous les bateaux qui passent, mais aussi comprendre comment on en est arrivé là.



Comment se mettre dans la peau des pirates et comprendre leur motivation ?
G.D. 
Ce n’était pas le but. En se documentant, en lisant le livre de Jay Bahadur, un Canadien qui a été vivre au cœur des pirates, on s’est rendu compte qu’à la fin des années 90, des pêcheurs vont simplement chercher à gagner de l’argent par d’autres moyens et vont progressivement tomber dans la véritable criminalité. Les seigneurs de guerre vont ensuite s’emparer du business. Ils utiliseront souvent les problèmes avec les Occidentaux pour exploiter les pauvres pêcheurs des villages, qui se font trucider pour finalement pas grand-chose. On n’en serait pas arrivé là sans ces déchets toxiques et ces Occidentaux qui venaient pêcher le poisson, et surtout si la Somalie avait pu s’appuyer sur un gouvernement stable. Les rouages sont complexes.

La fiction s’est peu intéressée à ce thème...
G.D. 
À part le film "Capitaine Phillips", qui est sorti bien après que l’on est terminé le premier tome, il n’y a en effet pas grand-chose. Il est d’ailleurs différent car il traite d’une prise d’otages vers 2010, donc déjà dans de la piraterie très moderne. Le film adopte le point de vue des Occidentaux qui tombent dans des filets de pirates. Nous, ce qui nous intéressait, c’était de faire "Danse avec les loups" ou "Le Dernier Samouraï" au début de la piraterie, vers 2000, afin que l’on comprenne l’escalade.



Ce premier tome est très rythmé avec de nombreuses scènes d’action. Il était important de construire une vraie fiction avec beaucoup de rebondissements et pas seulement un documentaire ?
G.D. 
C’est avant tout une BD et pas un documentaire. C’est un peu comme les Sopranos chez les pirates de Somalie. C’est-à-dire d’avoir des personnages et de vivre leurs vies, leurs problèmes familiaux ou de clans. Le contexte et certains détails sont bien réels mais cela reste une pure fiction. D’ailleurs, la ville elle-même n’existe pas. C’est un mélange de Mogadiscio et de Barawe.



Le lecteur va tout de même apprendre des choses, par exemple cette tension entre les Somaliens...
G.D. Tant mieux, mais ce n’est pas le but premier. On voulait d’abord montrer que dans des pays où les Occidentaux ont foutu la merde, il y a un retour de bâton avec une escalade de violence. Quand on utilise la violence pour combattre la violence, ce qui était le cas là-bas, ça ne finit jamais bien. C’est humblement notre message. Si cela donne envie au lecteur d’approfondir le sujet, c’est une très bonne chose, car il y a tellement plus à dire que ce qu’il y a dans un album de 46 pages. Beaucoup de choses qui ont forcément été coupées. On aurait pu passer des heures sur l’organisation d’un clan et le rôle de chacun. Mais, on doit aller à l’essentiel en racontant une histoire qui porte émotionnellement. On ferait une série télé de plusieurs saisons, ce serait différent.


C’est difficile d’expliquer cette violence sans forcément la légitimer ?
G.D. 
Je ne pense pas qu’on la légitime. On ne prend pas parti pour les pirates. Le message de l’album, ce n’est pas celui du héros mais celui du pêcheur somalien qui a résisté à la facilité. Ceci dit, on peut la comprendre. On tue leurs enfants, on vole leur poisson. Est-ce que vous aussi vous ne prendriez pas les armes ? Vous le feriez sans doute mais cela serait encore pire. C’est ce que nous voulons faire passer, ce qui ne veut pas dire que c’est simple à appliquer.


Le dessin ultra-réaliste de Jean-Michel Ponzio accentue la tension et le caractère dramatique de Black Lord...
G.D. Dès le départ, on voulait un trait hyper réaliste et le champion, c’est Jean-Michel. Dès que l’on a su qu’il pouvait être intéressé, il n’y avait pas de discussion possible. Cela devait être lui. Il fallait que cela soit sérieux, parfois tendu ou sale. Son dessin correspond parfaitement à ce type d’histoire. Il ne ferait pas "Spirou", par contre du récit réaliste pour des trucs durs avec des paysages qui emmènent le lecteur au plus près de la réalité, c’est parfait.



Comment va évoluer la série ?
G.D. 
On va travailler par diptyques. Le premier est axé sur les déchets toxiques. Il y aura d’autres arcs sur les conflits entre clans ou les problèmes avec Al-Qaeda. Après, pour être honnête, cela va dépendre des ventes des albums. Mais, ce qui est certain, c’est que chaque cycle se terminera. C’est ce que les lecteurs et les éditeurs veulent et cela me convient parfaitement.


Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Black Lord" - Tome 1. "Somalie : année 0" par Guillaume Dorison, Xavier Dorison et Jean-Michel Ponzio. Glénat. 13,90 euros.