Fred Bernard : "Je me suis toujours inquiété de ce que l’homme faisait de sa planète"

, par Estelle

Avec "Himalaya Vaudou", Fred Bernard a construit une fable écologique où les grands décideurs de la planète, le plus souvent responsables de la destruction à petit feu de la planète, sont transformés en animaux par un illuminé complément désabusé. Traité avec humour et magnifié par de sublimes dessins de Jean-Marc Rochette, ce scénario décalé mérite vraiment que l’on s’y attarde.

Est-ce que cet album est une sorte de coup de gueule contre l’évolution de la société ?
Fred Bernard. Je me suis toujours inquiété de ce que l’homme faisait de "sa" planète, depuis tout petit en regardant les émissions de Cousteau et en lisant les Barbapapas. J’ai grandi en Bourgogne et j’ai vu disparaître progressivement les papillons et pleins d’insectes à cause des produits (style DDT) balancés par les viticulteurs sur leurs vignes. Aujourd’hui ils reviennent enfin, ça va un peu mieux. Très sérieusement, j’ai entamé des études scientifiques pour faire prépa-véto puis finalement j’ai décidé d’entrer aux Beaux-arts parce que j’aimais dessiner et raconter des histoires.
Alors oui, parfois je suis vraiment en colère de constater que les gens de ma génération qui sont parfois devenus des décideurs d’envergure n’ont pas retenu grand-chose des messages d’alerte qui clignotent depuis près de 30 ans, c’est toujours plus ou moins chacun pour sa gueule. Aujourd’hui ça bouge enfin, j’espère qu’il s’agit vraiment d’action et pas simplement d’agitation.

Gabriel, le baroudeur écolo, croit que l’homme est encore capable de réparer ses erreurs alors que le Père Noël est complètement désabusé. De quel personnage êtes-vous le plus proche ?
F.B. Je ne suis pas désabusé du tout, mais j’ai pas mal voyagé et j’ai vraiment vu des horreurs en Afrique et en Asie mais aussi en Europe. Les puissants s’en sortiront toujours parce qu’ils en ont les moyens. Mais ils sont également prêts à laisser crever les populations démunies du Sud. Ce sont les premiers touchés par le réchauffement et la déforestation. Je ne vois pas comment le Nord pourrait empêcher des migrations de masse de façon pacifique. Je suis donc inquiet parce que naturellement lucide. Tout reste à faire pour éviter le pire. Quant à Jean-Marc, il est plus proche du Père Noël, ça l’a aidé à camper le personnage.

Pourquoi avoir choisi de faire ressembler votre terroriste au Père Noël ? Est-ce que cela ne risque pas de mettre certains acheteurs sur une fausse piste puisqu’il n’est jamais ici question de Père Noël ?
F.B. C’est le but. Ce sont les médias qui le surnomment ainsi, parce que Noël Bodombossou affirme faire des cadeaux à l’humanité avec ses transformations planétaires. Les médias sont parfois prompts à dire des grosses conneries pour un bon mot ou faire mousser une affaire. C’est le cas dans cette histoire. Le méchant Père Noël d’"Himalaya Vaudou" m’a été inspiré par l’oncle d’une copine Béninoise qui est ministre au Togo et s’appelle Bodombossou, un type sympa en apparence, mais pas vraiment cool. En Afrique on peut être avocat d’affaires ou chef de la gendarmerie et être féru de sorcellerie. Je ne voulais pas choisir un super méchant russe, chinois ou coréen, ce qui a déjà été trop vu dans les James Bond...



Si deux des trois intervieweurs sont facilement reconnaissables, cela me semble plus compliqué pour la star de la téléréalité...
F.B. Jimmy est un avatar de Steevy, un phénomène qui n’a pas sa langue dans sa poche ! Jean-Marc n’en avait jamais entendu parler...



Pour critiquer la société de consommation et le libéralisme, vous avez vraiment forcé le trait sur ce personnage de Jimmy. C’est aussi un moyen de régler des comptes avec la téléréalité et le star-system ?
F.B. La surconsommation et le libéralisme, chacun peut en observer les conséquences autour de soi mais tout le monde n’en vit pas encore les effets secondaires. Je n’ai rien contre le star-system, ça fait rêver plein de gens et c’est assez drôle, vu de l’extérieur en tout cas. En revanche la téléréalité fleure carrément bon les jeux du cirque de la chute de Rome. Mais il y a mieux : la politique-réalité ! Imaginez un monde où des ministres feraient des doigts aux journalistes ou feraient des blagues racistes. Heureusement, on n’en est pas là...



Vous avez donné les traits de Nicolas Hulot au personnage le plus raisonnable de cette histoire. C’est un vrai choix ou un choix par défaut ?
F.B. J’ai des amis Verts qui lui en veulent beaucoup, mais ce n’est pas mon cas. Je le respecte beaucoup et j’ai même de l’affection pour lui. L’agacement de ses premières apparitions télévisuelles s’est dissipé et je suis en accord avec la plupart de ses réflexions, de ses propos et de ses actions. L’écoute et l’audience qu’ont ses émissions de découverte et de sensibilisation sont capitales à mon sens. C’est pourquoi Gabriel Granduc est le véritable héros d’"Himalaya Vaudou" !

Vous n’avez pas eu envie de le dessiner ? Qu’est-ce que Jean-Marc Rochette a apporté à cette histoire tant graphiquement que narrativement ?
F.B. Il n’a jamais été question que je dessine cette histoire. C’est ma rencontre avec Jean-Marc qui a lancé le projet et on s’est entendus comme larrons en foire ! Jean-Marc a participé activement à l’écriture de certains passages, notamment en montagne qu’il connaît bien mieux que moi. Je lui ai donné une bible (comme au cinéma), et il a réalisé toute la mise en scène. Il est évident que son dessin est imparable tant pour les gags que pour les scènes dramatiques de la fin. C’est un champion !

Cet album parle de terrorisme écologique. Est-ce que l’on pourrait en arriver là et est-ce que cela serait justifiable ?
F.B. Bien sûr que non, mais tout grand malade qui possède du pouvoir en use et en abuse au détriment des autres. Le terroriste se considère toujours comme un résistant, c’est une question de point de vue. Le Père Noël ne veut pas sauver l’humanité, mais la Nature. Le terrorisme écologique est donc une issue plausible pour les intégristes, mais absolument pas souhaitable pour le reste de l’humanité. Je continue de croire en l’Homme, mais je m’en méfie aussi énormément.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Himalaya Vaudou" par Fred Bernard et Jean-Marc Rochette. Drugstore, 19 euros.