Franck Giroud : "Donner envie au lecteur de poursuivre le voyage"

, par Estelle

Pour sa nouvelle grande saga, le scénariste du "Décalogue" a choisi de développer plusieurs intrigues en fonction des choix de l’héroïne principale. Réalisés avec treize scénaristes et autant de dessinateurs, les quatorze albums de cet ambitieux projet vont dévoiler cinq lignes de vie et du même coup inciter le lecteur à réfléchir sur ses propres choix. Une série d’autant plus excitante que le scénario des trois premiers tomes de "Destins" est largement à la hauteur de ce concept très original.

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire une série qui se diviserait en cinq lignes de vie selon les choix du héros ?
Franck Giroud. Comme la plupart d’entre nous, je suppose, je me suis par le passé retrouvé face à des choix cruciaux. Il m’a donc fallu prendre des décisions qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Si j’avais choisi des voies différentes, je pense que je raconterais toujours des histoires, mais dans un contexte radicalement différent : je les écrirais peut-être en allemand, ou bien je les utiliserais pour endormir des tas de petits-enfants et non pas une fille unique de quatre ans, à moins que je ne les rédige sous un pseudonyme ou qu’elle soient la retranscription à peine romancée d’aventures maritimes et illégales. Si bien que parfois, je rêve de pouvoir m’asseoir devant un écran et d’y voir défiler ces autres vies potentielles. Fantasme irréalisable dans la réalité... mais pas dans la fiction. "Destins" est donc une façon d’offrir cette possibilité à notre héroïne et aux lecteurs.

Est-ce aussi un moyen de laisser le lecteur faire lui aussi son choix en fin d’album et de découvrir les conséquences dans les suivants ? Avez-vous envie que le lecteur se pose les mêmes questions qu’Ellen ?
F.G. Bien sûr. Il n’y a rien de plus déprimant qu’un livre réduit au simple rang d’objet de consommation. Rien de plus inutile qu’un album qu’on oublie sitôt refermé. Chaque fois que j’écris une histoire, mon but est qu’elle donne au lecteur l’envie de poursuivre le voyage, de vivre encore un peu avec mes personnages. Et en l’occurrence, de se mettre à leur place et de se demander ce que lui-même aurait fait dans une situation semblable.



Au final, quels que soient les choix d’Ellen, son destin va l’emmener dans un tome unique qui va conclure la série. Cela signifie que l’on ne peut pas modifier son destin ?
F.G. Nullement. Je suis persuadé que chaque individu est responsable de ce qui lui arrive. Il s’agit simplement d’une construction narrative qui me permet d’inverser l’arborescence et d’éviter que la série ne se poursuive à l’infini. J’y parviens grâce à un coup de théâtre que l’on découvrira plus tard.

Pourquoi ne pas avoir scénarisé tous les albums ?
F.G. Bonne question : ce choix m’aurait singulièrement facilité la tâche ! Mais après avoir travaillé avec plusieurs dessinateurs sur "Le Décalogue" et sur "Quintett", voire sur "Secrets", et après avoir à la fois goûté au plaisir et aux avantages de l’expérience, j’ai voulu l’étendre au scénario. Ce procédé est encore inédit dans le monde de la bande dessinée, mais il est courant à la télévision (surtout américaine), et les résultats obtenus par des équipes comme celle de "Lost" sont éloquents. Et puis... j’avais aussi très envie de monter un projet avec des gens que j’aime bien et dont j’apprécie le travail.

Comment avez-vous travaillé avec les autres scénaristes ?
F.G. "Destins" est tout sauf une improvisation du genre "cadavre exquis". J’ai d’abord laissé mûrir le projet durant deux ans avant d’en coucher une première version sur le papier. Celle-ci comprenait le scénario du premier tome et du dernier, ainsi que les grandes lignes intermédiaires, résumant chaque album en une simple phrase. Une fois l’équipe de scénaristes réunie, nous avons encore planché sur ce canevas pendant près d’un an, par mail, par téléphone et lors de deux "séminaires" qui nous ont tous rassemblés. Nous avons défini très précisément le caractère des personnages principaux ainsi que leur environnement matériel et humain. Un site interne a même été créé, où chacun, scénariste comme dessinateur, déposait ses textes, ses recherches, sa documentation, ses croquis, etc....

Cette manière de travailler n’a pas provoqué de trop grandes incohérences ?
F.G. Non puisque chacun avait un accès permanent au travail des autres. Et chaque fois que surgissait un problème malgré ces précautions de départ, il était posté sur le forum et trouvait assez vite une solution.

Est-ce que ce rôle de chef d’orchestre est un peu frustrant ou au contraire très excitant ?
F.G. Il est parfois angoissant, souvent épuisant, lourd à certains moments (quand il faut prendre des décisions difficiles), mais travailler avec autant de talents, au dessin comme au scénario, procure un grand plaisir. Un plaisir triplé lorsqu’on voit sortir de l’imprimerie d’aussi beaux albums !

Au niveau graphique, les trois premiers albums proposent des dessins très différents...
F.G. Je constate que l’intérêt des lecteurs (tout au moins quand ils sont journalistes) continue à aller d’abord au dessin ! Car votre remarque aurait tout aussi bien pu porter sur l’aspect narratif : le rythme, le scénario, le découpage, les dialogues sont également très différents d’un album à l’autre. Pour revenir au dessin, cette diversité est voulue. D’abord pour ne pas lasser le lecteur, pour lui offrir au sein d’un ensemble cohérent une série de "one-shot" très personnalisés. Mais il y a une autre raison, encore plus importante que vous découvrirez plus tard...

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Destins" de Franck Giroud, Michel Durand, Virginie Greiner, Daphné Collignon, Pierre Christin, Luc Brahy, Yves Lécossois... Trois tomes parus en janvier 2010 chez Glénat. 13 euros