Emmanuel Guillot : "À lire avec un bon verre de Bourgogne"

, par Estelle

Vigneron à Cruzilles, Emmanuel Guillot réussit à faire partager sa passion pour le vin à travers une incroyable histoire de bouteille mystérieuse. Parfois proche du documentaire, "Un grand bourgogne oublié" séduira autant les novices que les amateurs de bon vin, certainement ravis d’écouter les explications des plus grands spécialistes du bourgogne.

Quand on découvre toutes les vérités autour de ce livre en postface, on a l’impression d’avoir lu un documentaire. Est-ce le cas ou est-ce vraiment une fiction ?
Emmanuel Guillot. Cette histoire est avant tout un recueil d’anecdotes que nous avons romancées autour d’une fiction. Seul le personnage de Catroux qui a le rôle du méchant est une invention complète. Par exemple, l’histoire de la carrière à Nuits-Saint-Georges est une adaptation du scénario, car ce terroir en premier cru acheté dans les années 50 se situe en côte de Beaune et non à Nuits-Saint-Georges ! Mais nous avions besoin d’un rouge pour l’histoire ; nous sommes donc allés à Nuits-Saint-Georges pour vérifier la faisabilité de l’histoire et la carrière de Nuit se situe aussi au milieu des premiers crus !

Cette histoire de bouteille mystérieuse et de parcelle à acheter, c’était un bon moyen de ne pas laisser les novices sur le bord de la vigne ?
E.G. Cette quête du Graal pour retrouver ce vin puis cette vigne était une magnifique opportunité pour montrer le monde du vin dans ses recoins, l’excitation d’une vente aux enchères, ce qu’est un terroir, les voyages à l’étranger, l’expertise du vin et surtout les dégustations avec les vignerons. Tous ceux qui sont dans la BD nous ont reçus de façon incroyable. La bande dessinée à pris une autre allure après toutes ces rencontres, car c’était vraiment unique pour Boris Guilloteau ou Hervé Richez. Et c’est ce côté initiatique que l’on voulait montrer. Quand vous avez la chance de vous asseoir avec Jean Mongeard qui vous raconte sa vie en sirotant un Vosne-Romanée 64, vous en ressortez avec une grande admiration et des souvenirs pleins la tête.

Cette bouteille mystérieuse, c’est le rêve de tout amateur de vin ?
E.G. Lorsque nous avons décidé de lancer ce projet avec Hervé Richez, de toutes les histoires que je pouvais lui raconter, c’est cette anecdote qui l’a le plus marqué. Car il y avait un côté incroyable, et pourtant tout est vrai dans la découverte de ces vins et sur le 59.
La suite, nous l’avons romancée, car en réalité il n’y avait qu’une seule bouteille de 59 (dommage !). Mais cette soirée chez des amis était incroyable car on ouvrait ces bouteilles comme des gosses ouvrent leurs cadeaux à Noël. C’est vrai que c’est le rêve de tout amateur de vin et j’ai eu la chance de vivre ça une fois !

C’est difficile de retranscrire en BD tout le plaisir que le vin vous procure ?
E.G. L’écrire, ça allait et on a beaucoup ri à le faire. Par contre pour Boris, ce fut une autre paire de manches de le dessiner et il a dû trouver des artifices de mise en scène comme dans la cave de Jean-Louis Trapet, lorsque je goutte pour la première fois le vin mystère. Il a donné un rythme incroyable au récit et apporté une touche vraiment personnelle à ce projet qui n’était pas toujours simple. C’est pourquoi je conseille vivement aux lecteurs de lire cette bande dessinée en buvant un bon verre de bourgogne !



On a du mal à croire que l’on puisse reconnaitre le style de la personne qui a vinifié le vin ?
E.G. Pourtant, c’est tout à fait vrai ! Faut-il que les vins ne soient pas trop maquillés par l’œnologie moderne. En dégustation à l’aveugle, lorsque l’on goutte un vin technologique, la seule chose que l’on peut dire est qu’il est technologique ! Ça manque un peu de rêve. Par contre, lorsque les vignerons font un travail exemplaire à la vigne, et que leur vinification est respectueuse du terroir et du climat, alors on retrouve ce qu’on appelle le coup de patte du vigneron ! C’est ce que les grands amateurs aiment avant tout !

Les grands propriétaires se plaignent de la hausse du prix du foncier et des frais de succession. Avez-vous hésité à placer cette revendication un peu indécente sans pouvoir l’expliquer davantage ?
E.G. Il est vrai que la spéculation sur le foncier viticole est absurde et que plus aucun vigneron ne peut amortir l’achat de grand cru par la seule vente du vin produit. Le plus triste est que les jeunes vignerons n’ont plus accès à la propriété dans les grandes appellations. Par contre, dans le Mâconnais ou d’autres régions moins connues, le foncier est encore abordable, ce qui est d’ailleurs bien plus dynamique, car beaucoup de jeunes peuvent s’installer. Il y a beaucoup à dire ou à redire sur le monde du vin. Le passage sur la vente de la Mollepierre montre aussi l’arrière-cour de la viticulture où il n’y a pas toujours que du rêve ou des émotions en jeu !

Est-ce que le travail sur cet album vous a permis d’apprendre des choses dans votre métier de vigneron ?
E.G. Comme pour tous les métiers de passion, on apprend tous les jours. Pour progresser, il faut apprendre l’humilité, savoir regarder et écouter. Chaque rencontre avec d’autres vignerons est enrichissante. La connaissance du monde du vin est infinie que ce soit l’histoire, les terroirs, les vignerons, les cépages, les vins... Bruno Quenioux, qui est le mentor dans cette bande dessinée, me disait qu’en travaillant tous les jours sur le vin, tu n’en connaîtrais peut-être que 10% à la fin de ta vie. Finalement, nous sommes tous des amateurs plus ou moins éclairés, et il faut avant tout se méfier des experts..

Avec "Les Ignorants" de Davodeau, "In Vino Veritas" ou "Châteaux Bordeaux", le vin est de plus en plus présent en BD...
E.G. Depuis quinze ans, le vin est combattu par les lobbies. Pourtant, le vin fait partie de notre culture, de notre patrimoine et de notre histoire. La prohibition aux États-Unis n’a jamais limité l’alcoolisme ! Il est légitime que les consommateurs se passionnent pour le vin même si tous les jours on le combat en France, et la bande dessinée est un fabuleux moyen d’expression pour l’auteur et un moyen ludique pour le lecteur d’approfondir sa connaissance, "Les Ignorants" et "Les Gouttes de Dieux" ont ouvert une forme d’expression où deux univers de passionnés se croisent, la bande dessinée et le vin. J’espère que cela continuera encore longtemps, car il y encore beaucoup de choses à dire et à écrire !



Le Clos de Mollepierre 2014 sera-t-il un bon cru ?
E.G. Le Clos de la Mollepierre est un grand terroir et certainement le plus beau du domaine. Nous mettons actuellement en bouteille les premiers flacons en blanc du millésime 2013 et je pense que cela sera très prometteur. Pour les Pinot Noir, il faudra être patient. La parcelle est encore très jeune, le meilleur reste donc à venir...



Cet album donne en tout cas très envie de le découvrir. Vous attendez-vous à quelques commandes de la part des lecteurs de l’album ?
E.G. Nous avons écrit cette bande dessinée avec un immense plaisir et il me paraît évident que certains lecteurs voudront goûter le vin en question. J’espère surtout que nous ouvrirons leur curiosité sur le vin en général et sur ce monde passionnant, qu’ils rendront visite à des cavistes ou des vignerons pour partager un peu de ce monde, et qu’ils liront cette bande dessinée sans modération ! Et la modération n’est pas l’abstinence...

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Un grand bourgogne oublié" par Emmanuel Guillot, Hervé Richez et Boris Guilloteau. Grand Angle. 18,90 euros.