Benoît Rivière : "Donner une vraie crédibilité à ce léger décalage dans le futur"

, par Estelle

En situant son polar à Los Angeles en 2030, Benoit Rivière lui offre davantage de libertés scénaristiques et s’inspire d’ailleurs du thème de la double identité développé par Jean-Christophe Grangé dans l’un de ses romans. "Milo" reste toutefois toujours crédible et réussit à tenir le lecteur en haleine grâce à une intrigue aux rebondissements vraiment surprenants.

Écrire un polar en 2030, c’est d’abord beaucoup de liberté ?
Benoît Rivière. C’est surtout nécessaire pour expliquer certaines technologies (comme la "mort provisoire", les "dreams and trips"...) qui n’existent pas aujourd’hui à ma connaissance. Et puis, oui c’est aussi avoir quelques libertés avec la réalité, surtout pour Philippe Scoffoni, le dessinateur. Le décalage dans le temps lui permet de ne pas tomber dans l’aspect documentaire, de s’éloigner d’un environnement urbain précis. "Milo" se passe à Los Angeles, la ville du polar par excellence, mais en 2030, ce qui lui épargne le réalisme de la ville telle qu’elle est actuellement.

Cette liberté signifie plus de facilité pour construire une intrigue ou au contraire davantage de complications, car il faut réussir à la rendre crédible ?
B.R. Plus de facilité, pas vraiment, non. Mais on pourrait le croire, c’est vrai. Je ne l’ai jamais cru personnellement et finalement, c’est assez compliqué quand on ne part pas dans de la vraie SF (galactique par exemple) où là, la liberté est quasi totale. La date de 2030 suppose une anticipation légère qui impose quand même un minimum de réalisme, on ne peut pas partir dans des délires cosmiques ! Mais oui, la difficulté était de rendre crédibles ces quelques avancées technologiques qui ont nourri le scénario sans que le lecteur se dise que l’astuce de l’anticipation permette tout et n’importe quoi.

Et pour la rendre crédible, est-ce que vous avez fait des recherches ou est-ce que tout est né de votre imagination ?
B.R.
Oui j’ai fait quelques recherches. Sur la biométrie d’abord (la biométrie est une technique globale visant à établir l’identité d’une personne en mesurant une de ses caractéristiques physiques). Le scan rétinien auquel je fais appel pour l’identification de Flora/Amélie est réalisable aujourd’hui, mais dans des conditions strictes. Il est physiquement impossible d’effectuer une mesure rétinienne à une distance de 30cm ou plus sur un sujet mobile comme on peut le voir dans certains films. Cette méthode requiert des sujets coopératifs et entraînés. J’ai donc pris quelques libertés par rapport à la réalité. Mais n’oubliez pas qu’on est en 2030 ! Puis sur la chirurgie esthétique : le remodelage du visage tel que l’a vécu Flora/Amélie est tout à fait réalisable aujourd’hui.
La drogue, l’héroïne, a fait, elle aussi, l’objet de quelques recherches. Mon héroïne de synthèse n’existe pas, mais j’ai fait des recherches sur l’héroïne traditionnelle pour comprendre les avantages qu’aurait une drogue totalement synthétique, et sur le consommateur, et sur les répercussions géopolitiques mondiales (sans développer le sujet plus que ça, ce n’était pas le but).

Les dessins de Philippe Scoffoni rendent cet univers futuriste très crédible...
B.R.
Le dessin de Philippe, que je trouve remarquable au passage, est indissociable de l’univers de "Milo". Il réussit à rester dans une veine assez classique tout en donnant un sacré coup de balai au dessin réaliste. Il suffit de voir ses dessins en noir et blanc pour comprendre la puissance de son trait. Le choix de ce style était aussi de donner une vraie crédibilité à ce léger décalage dans le futur.

Comment est née cette idée de double identité ?
B.R.
C’est quelque chose qui m’amusait et que j’ai trouvé bien traitée dans le bouquin "L’empire des loups" de Jean-Chistophe Grangé. Je m’en suis inspiré.



Ce deuxième tome réserve au moins deux grosses surprises au lecteur. C’est difficile, mais aussi primordial de le surprendre ?
B.R.
Je crois que c’est assez facile de poser les bases d’intrigues et de faire des cliffhangers qui tuent à la fin de chaque page ou de chaque bouquin. Ce qui est difficile, c’est surtout de ne pas décevoir après avoir posé ces bases. J’ai la hantise du "tout ça pour ça". Vous lisez un truc incroyable en vous demandant comment le scénariste (ou l’écrivain ou le réalisateur) va s’en sortir, où il va nous emmener et l’intrigue retombe comme un soufflet par une solution à 2 francs. J’essaie toujours de me demander si mes réponses aux questions que je pose ne valent pas trop souvent 2 francs justement...



Les dialogues vont à l’essentiel sans aucun texte superflu. La BD est souvent trop bavarde ?
B.R.
Je ne sais pas si la bd est trop souvent bavarde ! Les miennes le sont peut-être moins que les autres, c’est vrai. Mais c’est que je suis incapable de faire autrement. Je suis toujours admiratif des types qui arrivent à remplir des bulles entières de dialogues et qui donnent une impression de densité incroyable. J’ai toujours été comme ça, même à l’école, pour les rédactions ou la philo, je noircissais à peine une page quand tous les autres autour grattaient deux pages doubles...
Les dialogues, c’est la partie qui m’amuse le plus. J’aime les dialogues percutants et courts. Je suis un inconditionnel de Clint Eastwood. On ne peut pas dire que ses dialogues dans la plupart de ses films soient très bavards. J’adore ça.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Milo" (tome 2 "Retrouvailles") de Benoît Rivière et Philippe Scoffoni. Delcourt, 12,90 euros.