Michel Dufranne : "La vraie vie des Femen"

, par Estelle

Grâce à de nombreuses rencontres avec Inna Schevchenko et des membres du groupe Femen, le scénariste Michel Dufranne a réussi à dévoiler l’envers de cette organisation féministe. Via ce passionnant "Journal d’une Femen", il raconte l’histoire d’une jeune Française qui s’engage dans la lutte.

Quel a été le déclic qui vous a plongé dans cette aventure ?
Michel Dufranne. C’est parti d’une interpellation d’amis ukrainiens qui s’étonnaient à la vue des premières manifestations topless du mouvement Femen en Ukraine. Comme je travaillais avec eux sur un projet politico-historique (avorté depuis), j’ai d’abord "étudié" le sujet distraitement, mais plus je lisais ou regardais des vidéos, plus je me disais qu’il y avait dans ces activistes de beaux personnages de fiction. Une fois qu’Inna Schevchenko a pris la fuite pour Paris, mon épouse m’a motivé à la rencontrer ce qui fut fait assez rapidement. Lors d’une de ces rencontres, alors que je n’avais pas d’idées très claires sur le sujet à aborder, j’ai vu Inna entourée d’une garde prétorienne de jeunes Françaises. Là, la problématique m’a sauté aux yeux. Elles étaient le sujet ; comment des jeunes femmes d’ici sont-elles prêtes à "basculer/embrasser" l’activisme féministe ?

Pour écrire cette fiction et la rendre la plus crédible possible, vous avez effectué un vrai travail de journaliste...
M.D. Pour quelqu’un de curieux comme moi, c’est passionnant de découvrir de l’intérieur une organisation que les médias ont érigée en "nébuleuse inaccessible et fantasmée". C’est assez excitant, même si un peu casse-gueule et pas toujours confortable, d’avoir les mains dans l’écriture mais les pieds dans la réalité du sujet. J’apprécie beaucoup, même si après coup je le déconseillerais à d’autres, voire je ne le referais peut-être plus, tant cela est chronophage et angoissant... et surtout peu rentable vu le marasme qu’est aujourd’hui le marché de la bande dessinée. Mais humainement, c’est une expérience très enrichissante, d’autant que pour être mené à bien, ce genre de projet nécessite une réelle synergie entre scénariste, dessinatrice et éditrice.

On est surpris de les voir s’entraîner comme des militaires avec beaucoup de discipline. Vous vous attendiez à cela ?
M.D. Elles ne s’entraînent pas comme des militaires, elles sont agressives mais non violentes et leur but n’est pas de "faire tomber l’ennemi" durant l’action. Je préfère la métaphore de l’entraînement du footballeur : pour gagner un match il faut du physique, de la tactique et des réflexes conditionnés. Je me doutais qu’on ne menait pas ce genre d’action sans un minimum de préparation physique et psychologique ; il faut être solide pour être topless dans la neige ou sous la pluie face à des forces de l’ordre ou des "grands" de ce monde. Par contre, je ne me doutais pas de l’intensité desdits entraînements et de la foule de détails répétés et répétés encore.

Derrière cette approche très guerrière, on découvre des femmes uniquement focalisées sur la communication, les caméras et les photographes...
M.D.
Elles ne sont pas obsédées par la caméra dans le sens narcissique du terme ; elles ont besoin des médias. Elles en ont besoin d’une part car c’est le vecteur de communication de tout groupe activiste. Que ce soit Femen ou Greenpeace, ils ont besoin des médias pour véhiculer leur message. Les militantes ne sont pas dupes, elles ne votent pas les lois, tout au plus sont elles tantôt un clou dans la chaussure de l’un ou de l’autre tantôt le révélateur de ceci ou cela. Par ailleurs, les caméras sont leur seul bouclier. L’un des épisodes les plus violents pour les activistes ukrainiennes s’est déroulé en Biélorussie. Dès le début de la manifestation, les forces de l’ordre les ont laissées faire, mais ont expulsé et arrêté tous les journalistes présents. Résultat, une action non relayée ne porte pas son message et une fois les Femen isolées, les forces de sécurité biélorusses leur ont clairement fait comprendre qu’elles n’étaient plus les bienvenues sur le territoire.

C’est pour cela qu’elles ont accepté de vous rencontrer ?
M.D.
Sincèrement, je ne sais pas pourquoi elles ont accepté de jouer le jeu, peut-être parce que je suis quelqu’un de super sympa qui inspire la confiance (rires)... ou plus probablement parce qu’en fait, malgré l’aura mythique et sulfureuse qui les entoure, elles n’ont rien à cacher et que je suis le premier à être venu à leur rencontre pour évoquer leur "vraie vie".

Concrètement, cela s’est passé comment ?
M.D.
Comme je le disais plus haut, tout s’est passé très simplement. Une fois le 06 d’Inna connu, je l’ai contactée en direct et l’on s’est donné rendez-vous le lendemain. Après une première rencontre un peu gênée et distante, nous avons décidé de nous revoir dans la quinzaine. Une fois le sujet cerné, ça s’est déroulé comme se déroule un tournage TV : des rendez-vous (parfois manqués ou annulés), des interviews, des rencontres, des discussions, encore des rencontres... Afin de pouvoir aussi aller plus en profondeur sur certains sujets, je les ai aussi invitées séparément à Bruxelles pour que l’on puisse discuter dans un cadre "non teinté" par l’activisme ou la nécessité de réagir à l’un ou l’autre élément extérieur.

C’est un sujet qui bouge en permanence, car lié à l’actualité. Cela ne vous a pas posé de problème durant l’écriture ? 
M.D.
Oui et non. Oui car on se demande toujours s’il faut évoquer tel ou tel élément d’actualité dans le récit. Non, car ayant pris la décision d’écrire une fiction, j’avais toute latitude pour ne pas coller à l’actu sans que cela ne gâche le récit et la compréhension du propos. Par exemple, nous venions d’aborder les scènes se déroulant dans le Lavoir Moderne parisien - et Séverine avait un large repérage photographique et filmé - que les Femen m’annoncent qu’elles quittent ce lieu. Fallait-il ou non évoquer le déménagement ? Si oui, pourquoi ? Qu’apportait ce détail au récit ? Voilà des questions qui se posent. Ma hantise réelle était que quelque chose tourne vraiment mal pour l’une d’elles... mais cela relevait plus de la dimension humaine que de la peur du scénariste.

Le dessin de Séverine Lefebvre colle parfaitement avec cette histoire de femmes d’une vingtaine d’années. Cette adéquation était importante ?
M.D. C’est l’essence même de la bande dessinée (même si souvent on l’oublie). Des dessins ou des couleurs qui ne sont pas en adéquation avec le récit, aussi beaux soient-ils ne seront toujours que de beaux dessins et de belles couleurs plaqués sur une narration. La bande dessinée est une forme de récit complexe qui se doit d’allier toutes ses composantes, sans pouvoir faire appel à d’autres sens que la vue (il est impossible de faire démarrer une musique angoissante pour faire flipper le lecteur, à l’inverse du cinéma), tout en forçant le lecteur à accepter un imaginaire qui n’est pas directement le sien (à l’inverse du roman où tout peut s’imbriquer plus ou moins bien dans les représentations mentales du lecteur).
Malheureusement, trop souvent le lecteur de BD est un peu paresseux et ne se livre qu’à une lecture partielle, se contentant d’un beau dessin séduisant...

Comment s’est décidé ce trait très pop ?
M.D. En début de projet, nous hésitions entre deux formes, une forme très réaliste (ambiance documentaire made in Futuropolis) et une forme pop. C’est le seul point formel que j’ai évoqué directement avec les Femen. Les activistes françaises appréciaient la forme réaliste, plus sérieuse, plus documentaire. Inna la trouvait trop coincée. J’ai donc laissé mûrir le choix et au cours des rencontres, il devenait évident que la forme pop correspondait tant à leur génération qu’à leur mode de fonctionnement. Cela dit, il faudra un jour que Séverine fasse un projet réaliste, car elle est très loin d’être manchote (rires).

Est-ce que cet album était un moyen de vous engager à votre tour, de dénoncer le patriarcat de notre société ?
M.D. Non. Mes engagements et croyances sont de l’ordre de la sphère privée et le restent. Je ne fais pas des livres pour donner des leçons, prendre des positions... J’écris des livres pour divertir le lecteur. Même si ce divertissement lui permet de s’interroger sur lui, l’Histoire, l’actualité... cela reste du divertissement. Il a payé entre 10€ et 25€ et il est en droit de passer un bon moment car ce n’est pas une thèse ou un essai qu’il a entre les mains, mais une bande dessinée. Mais une fois le livre fermé, qu’il soit content d’avoir appris quelque chose et qu’il se pose des questions... ça oui. Du moins j’essaye.

"Journal d’une Femen" montre que n’importe quelle femme peut rejoindre le mouvement et pourrait donc susciter des vocations. Est-ce que cela serait une fierté ou est-ce que cela vous laisserait indifférent ?
M.D. Mon but n’est pas de susciter des vocations. Mais si à la lecture, une femme ou un homme - car le féminisme est aussi une affaire d’homme ! - se dit qu’il est toujours possible de dire non à l’injustice, qu’il est possible selon ses moyens de briser certains silences ou de lever son cul de son canapé... Tant mieux. Mais je n’en retirerais pour autant aucune fierté, celui/celle qui doit être fier/fière c’est celui/celle qui agit, pas moi.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Journal d’une Femen" de Séverine Lefebvre et Michel Dufranne. Le Lombard. 16,45 euros.

- La chronique de l’album