ZOOM SUR LA BD RUSSE

, par Estelle

Pour des raisons politiques mais aussi culturelles, le pays a eu du mal à s’ouvrir à la bande dessinée. Et ce n’est que depuis la fin du XXe siècle que le genre à vraiment commencer à émerger.

Nombreux sont les dessinateurs et scénaristes de BD qui ont fait de la Russie le cadre de leurs histoires ("Tintin chez les soviets" d’Hergé, "Corto Maltese en Sibérie" de Pratt, "Vlad" de Griffo et Swolfs pour ne citer qu’eux) mais la Russie, elle, ne s’est guère intéressée à la BD jusqu’à la disparition de l’URSS et la Perestroïka à la fin des années 80.

L’imagerie russe depuis le XVIe siècle

L’image est pourtant depuis longtemps présente dans la culture russe. Entre le XVIe et le XXe siècle, ont fleuri les "lubok", des images satiriques populaires (accompagnées parfois de texte) vendues très bon marché. Basées au départ sur le folklore russe, les "lubok" se sont concentrées à partir du XIXe sur les questions sociales comme la pauvreté ou le statut des femmes. Ces images avaient la réputation de ne pas être toujours de très bon goût.
Par ailleurs, dès le début du XXe siècle, on a assisté à la multiplication des journaux satiriques. Pas moins de 249 journaux de ce type sont par exemple parus rien qu’entre 1905 et 1907 et l’on estime à 3.000 le nombre de dessins politiques édités pendant cette période. Boris Efimov du journal satirique Krokodil, est l’un des plus célèbres caricaturistes. Les journaux satiriques ont prospéré jusqu’à la fin des années 90, période à laquelle une grave crise budgétaire et financière obligea la plupart des journaux à mettre la clé sous la porte. Aujourd’hui, on trouve notamment Fas (et ses dessinateurs attitrés Igor Smirnov et Andreï Markevitch) et Rousski Kourier qui adopte un ton très critique à l’égard du Kremlin et fait appel au caricaturiste Konstantin Koukso.
Pendant la guerre civile de 1919-1920 et alors que la pénurie de papier empêchait la publication des journaux, une autre forme d’image a fait son apparition. Les "okna rosta", des feuilles de papier coloriées à la main, placardées dans les rues et destinées à informer la population des derniers évènements. Bon nombre de ces "okna rosta", réalisées notamment par Mayakovsky, se présentaient un peu sous la forme de BD avec une suite d’images et du texte.

La BD bridée par la censure

C’est au milieu des années 20 que Boris Antonovsky créé ce que l’on peut appeler la première bande dessinée bien que les phylactères soient toujours absents. Sa série "Les aventures de Yevlampi Nadkin" est publiée dans le Smehach magazine. On peut citer encore, dans les années 30, Bronislav Malahovsky ("Clever Masha") ou Nikolay Radlov ("Stories in Pictures"). Konstantin Kuznjecov (1895-1980) qui était illustrateur et caricaturiste, a par exemple publié une trentaine de bandes dessinées avant la Seconde guerre mondiale ("Majka", "Kraljevic Marko", "Hadzi Murat", "Don Quxote", "La flûte magique" et des récits mystiques comme "Grofica Margo" ou "Le vampire baron"). Dans les années 50 et jusque dans les années 70, d’autres bandes dessinées sont publiées épisodiquement dans des magazines pour enfants.
Mais la censure dès 1917 puis son renforcement à partir des années 60, n’a certainement pas aidé le genre à se développer. Caractérisée par l’interdiction de la plupart des livres étrangers et par la diffusion massive des textes socialistes, elle est profondément intégrée dans la société russe où éditeurs, libraires, bibliothécaires et lecteurs la pratiquent spontanément. L’édition d’État, touchant une majorité de lecteurs, infiltre la culture de masse en véhiculant des valeurs conformes à l’idéologie soviétique : le culte du travail au nom de l’État est loué tandis que sont blâmés le repos et la distraction.
Ainsi, jusqu’en janvier 1966, l’URSS refuse l’hebdomadaire Vaillant (pourtant diffusé par le parti communiste français) accusé "de publier des histoires de cow-boys, de superman, de chercheurs d’or, de montrer des assassinats et des coups de feu, de provoquer des intérêts malsains chez les jeunes lecteurs". Les hebdomadaires soviétiques, sans payer le moindre droit, piratent tout de même certaines bandes prises dans Vaillant mais la diffusion reste occasionnelle et assez confidentielle. Et si les Soviétiques qui avaient le droit de voyager ramenaient des BD de l’Ouest comme des comics américains, les enfants ont grandi surtout avec la lecture des contes de fées.

Un obstacle culturel

Le frein au développement de la bande dessinée russe n’est pas seulement d’ordre politique. Le genre a été longtemps un parent pauvre de la culture russe : comme dans la France des années 50-60, les BD ne s’adressaient qu’au plus jeune public, à travers notamment des revues enfantines comme "Michka" ("Petit Ours") ou "Murzilka" (créé en 1924 et qui continue encore aujourd’hui).
Les Russes ont en effet eu du mal à comprendre comment, dans les autres pays, une succession de vignettes agrémentées de quelques lignes de texte peut captiver jeunes et vieux, expliquait en 2001 le journal Literatournaïa Gazeta. Ou pourquoi on transforme de grands classiques de la littérature en parodies imagées, même si cela les rend accessibles à tous. Dans la tradition culturelle russe, les textes sérieux, "pour adultes", n’ont jamais eu besoin d’illustrations. Il ne faut pas y voir un effet pervers de la "propagande communiste", qui assimilait la BD à un attribut de la culture bourgeoise. Toujours selon le journal, il convient plutôt de chercher du côté du rapport des Russes avec ce qui fut le "lubok" : elle était destinée à ceux dont le niveau d’instruction laissait à désirer. De façon générale, pour les Soviétiques, le verbe et l’image sont donc très longtemps restés distincts, et autosuffisants.

La lente émergence du genre

Pourtant une impulsion est donnée à la BD lors de la "Perestroïka" (modernisation des structures économiques de la société soviétique à la fin des années 80) et du vent de liberté qui l’accompagne. Certains dessinateurs comme Vladimir Sakov et Sergey Lukyanchikov voient leurs albums publiés dès le début des années 90 et reçoivent même quelques prix à l’étranger. En 2001 seulement, le premier album d’Astérix est traduit en russe et en 2002, les premières séries de comics américains ("X-Men", "Wolverine", "Les 4 Fantastiques", etc) commencent à être éditées dans le pays. Spécialisées dans les bandes dessinées, les Editions Nitoussov, créées en 2002, ont pris le pari d’adapter en russe "Peter Pan" de Loisel, "Lanfeust" d’Arleston et Tarquin ou encore "Thorgal". Mais la bande dessinée, profondément influencée par l’occident, s’adresse toujours essentiellement à un public d’enfants et d’adolescents.
Quant aux auteurs russes, leur style lorgne souvent vers les comics américains ou même les mangas. Adepte du noir et blanc, le Moscovite Ascold Akishin publie dans un fanzine slovène Stripburger (Alph-Art Fanzine au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2001). Inventif et assez rentre-dedans, Stripburger est un collectif de dessinateurs de BD venus de tous les pays de l’ex-bloc de l’Est. Le graphisme y est surprenant et torturé, pas toujours agréable mais propose le regard unique de nos voisins européens sur le monde.
Un autre Russe, Ilia Kitup publie également dans ces pages ("Misha and Grisha"). C’est aussi le fondateur d’un fanzine russe, le Kitup’s Own Propeller Comics qu’il a préféré écrire directement en anglais plutôt qu’en russe ! Andrey Ayoshin, journaliste et auteur de BD, est le fondateur d’un magazine online Comics-Jet. Konstantin Komardin, lui, dessine des super héros à l’américaine comme "Agent Z", mais "Site-o-city" et ses décors de villes futuristes rappellent aussi Moebius. Alexey Lipatov met lui aussi en scène des super-héros ("Staline vs. Hitler"). Quant à Bogdan, né en 1981, il est l’auteur d’une série fantastique, "Nika" d’inspiration manga. La liste n’est évidemment pas exhaustive.

Des auteurs qui s’exportent

Petit à petit également, des dessinateurs russes à se faire un nom par delà les frontières. Youri Jigounov est de ceux là. Né le 22 octobre 1967, le Moscovite s’est passionné pour la BD dès l’âge de 5 ans en dévorant les numéros du journal Tintin que son père avait reçu en cadeau de la part d’un ami diplomate français. En 1989, il publie quelques histoires courtes pour un studio de BD à Moscou puis débarque au printemps 94 en Belgique avec pour seule adresse celle de "Tintin, Editions du Lombard, av. P.-H. Spaak à Bruxelles", l’adresse qui figurait dans l’hebdo de son enfance. Dans ses valises, une bande dessinée complète de 46 pages, "Les Lettres de Krivtsov", qui sera publiée en 1995. Avec Pascal Renard puis Mythic, il crée, pour Le Lombard encore, la nouvelle série d’espionnage contemporain "Alpha" qui met en scène une Russie déboussolée et en proie aux luttes entre services secrets et mafias. Depuis, les aventures du célèbre agent se sont vendues à plus de 850.000 exemplaires et ont été traduites dans plus de 10 langues.
Andrei Arinouchkine a déjà suivi deux cursus artistiques lorsqu’il publie, en 1993, aux éditions Makhaon, basées à Moscou, sa première bande dessinée, un album intitulé "Waterloo". Il élabore ensuite pour le marché russe 120 couvertures de romans, touchant à tous les genres, de la science-fiction au polar. En 1999, il adapte en collaboration avec le scénariste français Corbeyran le conte traditionnel russe "L’Oiseau de Feu" chez Casterman. Chez le même éditeur, paraît en 2003, "Hyrknoss" sur un scénario de François Froideval.
Enfin, en septembre 2004 est sortie en France, "Une Jeunesse soviétique" chez Denoël-Graphic, la première BD du Russe Nikolaï Maslov, qui apparaît comme une chronique en noir et blanc des dernières décennies de l’URSS : l’itinéraire autobiographique d’un Russe ordinaire, son village de Sibérie, son service militaire en Mongolie et ses errances éthyliques... A l’armée, les dons de peintre du héros de sa BD sont employés à faire des tableaux de propagande, pour représenter notamment la courbe de production nationale de saucisson !
Bref, la route est encore longue mais la bande dessinée russe commence lentement mais sûrement à faire son trou. D’ailleurs, depuis 2002, Moscou organise au printemps son propre festival de la BD internationale, le Kommissia. En 2004, la Belgique et la Suisse y étaient notamment représentées.
Preuve également que la BD russe est vue de plus en plus come un art, la galerie russe Gulman lui a réservé une exposition : "Bubble. La bande dessinée dans l’art contemporain", qui étudie les thèmes et les procédés artistiques propres à la bande dessinée dans l’art russe actuel. Les principaux protagonistes de l’exposition sont Gueorgui Lititchevski, qui montre ses interprétations de super héros - Spider-delfin et Spider-calmar - et Gueorgui Ostretsov qui présente des scènes brutales tantôt de la vie en Amérique pendant l’époque de la prohibition, tantôt des années 1990 en Russie : un mélange d’hommes en smokings, de femmes légères et de coups de feu.