LE TOUR DU MONDE LINGUISTIQUE DE TINTIN

, par Estelle

De nouvelles traductions de ses albums continuent de paraître régulièrement. Du breton au provençal, en passant par le chinois ou le tahitien, l’univers tintinophile ne cesse de s’agrandir.

"Li 7 boulo de cristau". Le titre vous rappelle certainement quelque chose. Normal, il s’agit des "7 boules de cristal", treizième album des aventures de Tintin, mais version... provençale. L’ouvrage doit sortir en octobre 2004 chez Casterman.

Tintin, du corse à l’alsacien

Ce n’est pas la première fois que des albums de Tintin font ainsi l’objet de traductions régionales, la plupart d’entre elles se limitant à un seul titre. On regroupe sous ce titre les traductions dans des parlers qui ne sont pas les langues officielles de l’ensemble d’un pays mais qui restent pratiqués dans une "région" par les anciens ou les défenseurs d’une identité régionale. Les premières traductions du genre furent le catalan et le basque, en Espagne ; le breton et l’occitan, en France. Suivies au fil des ans, du frison, bernois, féroïen, asturien, romanche, alsacien, corse, gaumais (une région belge à la frontière du Luxembourg et de la France), gallo, picard, etc...
Depuis juin 2003, les habitants de Tahiti ont eux aussi leur version du "Crabe aux pinces d’or", intitulée "Te pa’apa’a’avae ei fa’ahohoni piru" en polynésien (dans ce territoire français d’outre-mer, le Français est la langue officielle). En avril 2004, L’album "Les bijoux de la Castafiore" est paru en bruxellois. Quant au monégasque, il pourrait prochainement venir grossir la liste des langues régionales représentées.
Le travail de traduction dans une langue régionale, davantage parlée qu’écrite, se révèle souvent ardu. Ainsi pour "Lés Dorûres a la Castafiore" en gallo paru en 1997, un traducteur par département (Côtes d’Armor, Morbihan, Ille-et-Vilaine) a été nécessaire. Chacune de leur version a ensuite été comparée afin de trouver une traduction compréhensible par le plus grand nombre. Le problème se retrouve ailleurs, comme l’alsacien dont l’orthographe n’est pas fixée car la prononciation en particulier varie d’une province à l’autre, voire d’un village à l’autre. Un exemple amusant se trouve sur le site koechlin.net
qui reprend une case extraite des aventures de Tintin : traduite par un internaute patoisant, la phrase prononcée par le Professeur Tournesol donne "Aha ! Journaliste !... je vois que le capitaine n’a pas pu tenir sa langue. Le journal doit avoir rapporté que je n’ai pas le visage rouge (??). Le traître !". Mais un autre internaute a plutôt compris "Aha ! Journaliste !... le capitaine n’a pas pu tenir sa langue ! Le journal a déjà dû révéler que j’ai cultivé (découvert ou inventé ?) une nouvelle rose ! Le polisson !".

De Dingding à Tainetaine

Si aujourd’hui les descendants d’Hergé misent sur les traductions en dialectes régionaux, les albums de Tintin furent très tôt traduits (à partir de 1952) dans la plupart des grandes langues du monde. On en recense une quarantaine, de l’afrikaans au vietnamien en passant par le japonais, l’islandais, le tibétain, l’hébreu, l’hindi ou le russe.
Ces traductions rendent souvent nécessaires quelques adaptations ne serait-ce que parce que, quelle que soit la langue dans laquelle s’expriment Tintin et ses compagnons d’aventure, la taille des phylactères est fixe. Une simple traduction littérale peut donc très bien ne pas rentrer dans les cases. Ce fut le cas notamment pour la version tahitienne où le seul mot « renseignement » par exemple se dit déjà "Ha"amaramaramara’a"...
Les noms des personnages, principaux et secondaires, varient également d’une langue à une autre, notamment pour des raisons de prononciation. Ainsi Tintin s’appelle Tintti (finnois), Tainetaine (iranien), Dingding (chinois), Kuifje (néerlandais) ou Tintim (portugais). Milou est rebaptisé Struppi (allemand), Snowy (anglais) ou Spokie (afrikaans). La version afrikaans n’hésite pas non plus à prendre des libertés avec le nom du capitaine Haddock (Kaptein Sardijn), de Tryphon Tournesol (Tertius Phosfatus) et de Dupond et Dupont (Uys en Buys). Ces derniers deviennent Dubang et Dubang en chinois, Hernandez y Fernandez en espagnol et O Ntupon O Ntupont en grec.

Censure et incidents "diplomatiques"

Parfois les adaptations ont été rendues nécessaires afin de ne pas froisser les susceptibilités nationales. Ainsi l’ensemble des aventures de Tintin, à l’exception de "Tintin au pays des Soviets", jugé anti-communiste, a été édité en Chine. L’album le plus populaire est évidemment "Le Lotus Bleu" qui est toujours le premier épuisé dans les librairies chinoises. La fille de Tchang est d’ailleurs venue témoigner, à la télévision nationale, de l’amitié entre son père et Hergé. Cependant dans cette aventure de Tintin en Chine, plusieurs passages ont été écourtés ou remaniés : le passage indiquant que les Chinois passent leur temps à inventer des supplices a disparu ; celui sur les bébés chinois que l’on jette à l’eau dès leur naissance est justifié par un "parce qu’on ne peut les nourrir" ; enfin le discours de Tintin se conclut par un "Les occidentaux connaissent mal la Chine, ils connaissent mal le peuple chinois" absent de la version française.
Toujours en Chine, la version de "Tintin au Tibet", coéditée par Casterman et un éditeur local, a de son côté été à l’origine d’un grave incident en 2001 lors de sa sortie. L’album avait été titré "Tintin au Tibet chinois" ce que Fanny Rodwell, la veuve d’Hergé, aurait trouvé d’autant plus inadmissible qu’elle est une amie personnelle du Dalaï Lama et n’a jamais caché sa sympathie pour le peuple tibétain opprimé. Rappelons que le Tibet a été envahi par la Chine en 1949 et qu’il est depuis considéré comme une région autonome chinoise. Après tractations, tout a fini par rentrer dans l’ordre, l’éditeur chinois ayant accepté de supprimer l’adjectif conflictuel. 10.000 exemplaires de "Tintin au Tibet chinois" avaient cependant déjà été commercialisés... Avis aux collectionneurs !

Tintin mondialement piraté

C’est en Chine également que l’on trouve un grand nombre d’éditions pirates du petit reporter belge, même si le Vietnam, la Malaisie ou la Turquie ont également bien fait tourner les rotatives ! En Chine, bien avant la parution des albums officiels (en mai 2001), Tintin y était déjà populaire grâce à eux. Les albums pirates sont diffusés surtout au format 12 cm x 9cm mais aussi en 12,5x18. La couleur a disparu et l’impression est médiocre (noirs pas vraiment noirs et contours hésitants). Lire aussi le dossier très complet de Pierre Justo sur l’histoire des éditions de Tintin en Chine). Aujourd’hui, la piraterie a diminué mais n’a pas disparu pour autant, les albums officiels restant chers (25 yuans l’album, soit environ 2,5 euros) pour le marché local. Mais avec déjà près de 600.000 albums de Tintin vendus sur le marché chinois en 2002, Casterman peut sourire.
Un sourire d’autant plus large que partout dans le monde, Tintin fait vendre. L’éditeur écoulerait chaque année pas moins d’un million d’albums de Tintin, qui compteraient pour 20% de son chiffre d’affaires. Avec plus d’une cinquantaine de langues étrangères et régionales disponibles, les tintinophiles acharnés, eux, n’ont pas fini de compléter leur collection...