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15/07/2011
Christian Perrissin : Christian Perrissin : "L’autre réalité du Kenya"
En s’éloignant des clichés habituels qui résument trop souvent le Kenya à un paradis pour photographes animaliers, Christian Perrissin dévoile une autre réalité de ce pays encore en proie à une tension certaine entre autochtones et descendants de colonisateurs. De quoi nourrir l’intrigue complexe et haletante des Munroe.

Après l’Afghanistan pour "El Nino", pourquoi l’Afrique et plus précisément le Kenya ?
Christian Perrissin. J’avais été marqué par "La ferme africaine" et toute la correspondance que Karen Blixen entretint avec sa famille durant son long séjour dans les Ngong Hills. Je m’intéressais depuis un certain temps aux descendants des premiers colons blancs de la vallée du Rift, cette longue faille qui s’étend de l’Éthiopie jusqu’au sud du continent, traversant Kenya, Tanzanie... De là est parti un embryon d’histoire que j’ai soumis à Philippe Hauri, mon directeur éditorial. Nous en avons discuté longuement et Philippe en est venu à évoquer l’affaire Cholmondeley, dont j’ignorais tout, et qui défrayait la chronique depuis quelques mois au Kenya. Un fait divers qui donne une toute autre vision de celle qu’on a habituellement : savane, Masaï et animaux sauvages. En faisant de nouvelles recherches autour des riches aristocrates blancs du Rift, j’ai découvert ce qui se cache derrière l’image d’Épinal du Kenya, comment vivent et se comportent aujourd’hui les kenyan cowboy.

Vous n’avez jamais eu envie d’écrire une histoire contemporaine qui se déroulerait en France ?
Ch.P. Non. Je n’ai aucune inspiration pour la France d’aujourd’hui. Baru, Rabaté, Davodeau, Brunschwig excellent en la matière. Je ne saurais pas quoi raconter ni comment.

"Les Munroe" a été présentée comme une saga familiale. N’est ce pas trop réducteur, car il s’agit tout autant d’un polar, voire d’un thriller politique ?
Ch.P. C’est à cause du titre - un nom de famille fait forcément référence à une saga familiale. Du coup toute la communication s’est faite là-dessus. J’avoue ne pas m’être posé la question. Il se peut que cette étiquette de saga familiale ne rende pas service à la série. C’est devenu ringard ces histoires de grandes dynasties foncières depuis les feuilletons de l’été de TF1 et France 2. "Les Munroe", ce n’est pas non plus qu’un polar. Mais comme il faut toujours classer une œuvre dans un genre bien précis... En fait, je ne me soucie assez peu de ce qui se passe en dehors de la création d’un album ou d’une série. Je me concentre essentiellement sur mon récit et ma collaboration avec le dessinateur. Avec Boro, malgré la distance qui nous sépare et la barrière de la langue, nous nous entendons vraiment bien. Nous passons beaucoup de temps sur le storyboard, c’est l’étape que je préfère. Mais peut-être est-ce un tort aujourd’hui de ne pas se préoccuper de la vie de son livre. Je ne suis pas très porté sur la communication. Je n’ai ni blog, ni site et je fréquente rarement les festivals. Beaucoup d’auteurs y consacrent du temps et de l’énergie, c’est sûrement un atout.

Mélanger les genres était l’une de vos idées de départ ou cela s’est imposé au fil de l’écriture ?
Ch.P. Je me suis lancé dans l’écriture des Munroe à partir de deux éléments dramaturgiques :
1/la cavale du fils cadet, et l’onde de choc qu’elle provoque au sein de sa famille, au moment où le père doit se remarier avec une jeune femme très riche qui sauvera la plantation familiale.
2/l’enquête menée par un vieux flic qui sort d’une dépression suite à la mort de sa femme, et qui a l’ordre de ramener le fugitif en prison en se débrouillant pour ne pas ébruiter l’affaire. C’est à partir de là que toute la trame s’est construite, mêlant conflits de famille, survie dans le bush, vie des bidonvilles et enquête policière.

J’ai lu que vous n’aviez jamais mis les pieds en Afrique. Or, grâce à de multiples détails, on ressent vraiment l’ambiance du Kenya dans cette série. Quel est votre truc ?
Ch.P. On me pose souvent la question. Et je me dis toujours que quand on lit un roman, on trouve normal que tout sonne juste. Alors pourquoi pas dans une BD ? Question de temps sans doute. Je lisais une interview de Dan Franck qui disait que pour écrire un livre il lui faut en lire trois cents. Bon, c’est sans doute exagéré mais ça donne une idée du boulot. Pour une histoire en 4x46 pages comme "Les Munroe", il me faut lire ou consulter près d’une trentaine d’ouvrages et visionner une bonne quinzaine de documentaires. Et au final, je ne dois probablement utiliser que 20% de mes recherches. Mais les 80% restants constituent un socle solide sur lequel je peux m’appuyer. Le plus difficile, c’est de parvenir à oublier la doc au moment de l’écriture du scénario. Rien de plus assommant que ces histoires où l’on sent le poids d’une documentation mal digérée. Ensuite, il y a, bien sûr, tout le travail de Boro. Il se documente beaucoup, lui aussi, de manière à s’éloigner le plus possible de la carte postale, du cliché. Surtout avec le Kenya ! Aujourd’hui, avec internet, c’est plus facile qu’avant, on trouve des photos du moindre coin de la planète.

On pense forcément à "Out of Africa".
Ch.P. Oui, j’y fais même référence dans le tome 1, quand Ted Munroe, aux commandes de son avion, s’imagine être le nouveau Dennis Finch Hatton. Disons que "Les Munroe" parle du Kenya d’"Out of Africa" presque cent ans après. Robert Munroe est le fils de Kerrill, qui arriva au Kenya quand Karen Blixen s’y trouvait déjà. Mais c’est surtout "The Constant Gardner" qui m’a inspiré. Le roman de John le Carré donne une très bonne idée du Kenya d’aujourd’hui, et le film qui en a été tiré nous éloigne considérablement de ce qu’on peut imaginer de ce "royaume" du safari photo.

La série BD "Les corruptibles", parue également chez Glénat, plonge également au cœur de l’Afrique...
Ch.P. Je ne connais pas cette série BD.

Est-ce vraiment aussi tendu aujourd’hui entre les blancs et les noirs au Kenya ?
Ch.P. Il reste 30.000 blancs au Kenya. Depuis l’indépendance, ils essaient de se faire discrets et vivent principalement de leurs terres et du tourisme. Beaucoup sont très riches, mais pas tous. L’un des problèmes majeurs, c’est qu’ils s’obstinent à vouloir garder des privilèges d’un autre temps. Et puis les Masaï, les Kikuyu et d’autres ethnies sont en train de réclamer les terres spoliées autrefois. Ces dernières années, l’affaire Cholmondeley a mis le feu aux poudres. En 2005, quand Thomas Cholmondeley, arrière petit- fils de Lord Delamere, abat froidement un garde-chasse masaï du KWS qui s’était aventuré sur les terres de son ranch, il est, semble-t-il, convaincu de son bon droit. Tout comme la communauté blanche du pays. Le procès fut vite expédié et Cholmondeley aussitôt acquitté, ce qui a provoqué un séisme. Ajoutons à cela la corruption, l’extrême pauvreté d’une grande partie de la population - le bidonville de Kibera étant le plus grand d’Afrique avec près d’un million de personnes. Nous sommes très loin de l’ambiance lodge, 4x4 et bain de soleil même si c’est aussi une réalité du Kenya.

Aujourd’hui, les lecteurs semblent plébisciter les cycles plutôt courts. Est-ce que vous en avez tenu compte au moment d’écrire les Munroe ?
Ch.P. Cette histoire se déroulera sur 4 tomes : La vallée du Rift, Magadi Train, Les larmes de Kibera et S’il pleut à Kijambe. Je l’ai écrite en 2008-2009. A ce moment-là, je ne me préoccupais pas de ces questions de longueur de cycle. Je procédais toujours ainsi : écriture du scénario de A à Z, puis un premier découpage rapide pour définir le nombre de tomes. Après avoir hésité entre 3 de 54 planches ou 4 de 46, nous avons choisi la deuxième option pour une meilleure dynamique du récit. Mais depuis, j’ai pris conscience de l’évolution du marché et je me rends compte à quel point la série classique est en souffrance. Chose sans doute logique, à l’heure où l’importation des manga permet de lire en quelques mois des récits longs de plusieurs centaines de pages, ou bien encore les intégrales de séries américaines en dvd !
Je découvre, en ce moment, "Sur écoute" (The Wire en vo), une excellente série policière qui se passe à Baltimore. L’écriture est de très haut niveau, le casting aussi : personnages très bien caractérisés, intrigues passionnantes, d’un réalisme époustouflant, sans aucun manichéisme. Cinq saisons de 13 épisodes qu’on peut visionner en quelques semaines. Comment la série BD d’albums de 46 planches à suivre va-t-elle pouvoir survivre si on en reste à une publication annuelle ? Moi-même, grand lecteur de BD, j’avoue être frustré de devoir attendre aussi longtemps. Quand j’étais plus jeune, c’était au contraire un vrai plaisir cette attente. Les temps changent, je ne suis pas inquiet, la BD est encore jeune, elle n’a pas fini d’évoluer.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne.

"Les Munroe" par Perrissin et Pavlovic. Glénat, coll.Grafica. 13,50 euros.


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