Un Faux Graphiste : "Le détournement, l’outil idéal pour le fainéant que j’étais"

, par Estelle

Un "Faux livre" (très drôle) réalisé par Un Faux Graphiste mais une vraie interview (souvent drôle) de ce Belge, fan du "Grand détournement" de Michel Hazanavicius et des gravures détournées de Philippe Geluck.

Comment avez-vous eu l’idée de détourner des bandes dessinées en réécrivant les dialogues ?
Un Faux Graphiste. J’ai commencé par utiliser Photoshop pour mettre en images des jeux de mots que je publiais sur ma page : Kadhafifi Brindacier, Staline Renaud, Mussolenny Kravitz… Malgré la qualité remarquable de ces traits d’esprit, j’avais envie de développer des gags plus élaborés, sans avoir le courage d’apprendre à dessiner. Le détournement s’est imposé comme l’outil idéal pour le fainéant que j’étais. Tintin me fournissait une figure emblématique, des dessins clairs, des décors et des personnages relativement contemporains. J’ai donc commencé ma carrière de petit rigolo avec Hergé comme dessinateur personnel, et ça, ça claque sur un CV. Je ne sais plus vraiment comment m’est venue l’idée, je crois que je suis tombé par hasard sur la police de Tintin en cherchant "Joséphine Ange Gardien" en streaming. 



Le film « Le grand détournement » de Michel Hazanavicius a été une influence ?
U.F.G. J’aime tellement ce "flim" que j’en ai fait une analyse scénaristique pour mes études de cinéma. Je vais la présenter dans deux jours à mes petits camarades, qui seront sans nul doute ébahis par ma puissance intellectuelle (Bac+2 les enfants). Je suis un énorme fan du flim, et de son héritier, Mozinor. À l’époque de Tintin, j’avais même fait un détournement qui reprenait entièrement les dialogues de la première scène. Je ne sais pas si ça m’a vraiment influencé, travailler sur des images fixes est assez différent, mais le plaisir du détournement reste le même : se réapproprier des figures cultes, que cela soit Tintin ou John Wayne.



Pour les illustrations anciennes, on pense aussi à certains dessins du chat de votre compatriote Philippe Geluck.
U.F.G. J’ai toujours adoré les gravures détournées de Geluck (particulièrement celle de la lutte transformée en danse de salon). C’est évidemment lui qui m’a donné l’idée de détourner les gravures. Je lui en suis mille fois reconnaissant, et cherche d’ailleurs son adresse pour lui envoyer le livre. Contrairement aux peintures, les gravures offrent l’avantage d’être en noir et blanc, ce qui facilite le rajout de bulles. On ne dirait pas comme ça, mais malgré mes faibles compétences Photoshop, je fais énormément attention à l’insertion de la bulle dans le dessin : il faut que cela soit assez organique pour que le lecteur adhère naturellement à la blague. Pour une peinture, c’est plus compliqué, la bulle s’insère beaucoup moins bien, trop de couleurs et de volumes.



Comment sélectionnez-vous les cases ?
U.F.G. Les bandes dessinées représentent évidemment beaucoup plus de travail que les gravures. Je passe des heures à regarder des vieux comics, pour parfois ne rien trouver du tout. En général, la case qui attire mon regard est la chute, le gag doit être dans l’image. Je remonte presque systématiquement les cases pour créer mon gag. Je vais conforter tous les vrais auteurs de bande dessinée qui me chercheraient des noises : je ne fais pas vraiment de la bande dessinée. Je fais du traficotage, du bricolage, du bidouillage. L’idée vient de l’image, et j’aurais beaucoup plus de mal à créer un gag à partir de rien. Je préfère aussi me dire que ce que je fais est une discipline à part, pour ne pas me sentir trop enfermé ou dépendant d’un milieu artistique. Si un jour j’arrive à détourner des films, des pubs ou des sculptures, je le ferai avec grand plaisir. Bon, vu que j’ai complètement digressé, je me permets de signaler la sortie d’un autre livre auquel j’ai participé, "Pirate - L’art du détournement culturel" de Sophie Pujas (Éditions Tana), qui traite de ma glorieuse discipline.



Est-ce que vous lisez les textes originaux ou vous préférez justement ne pas être influencé et ne pas brider votre imagination ?
U.F.G. Je fais comme Michel Hazanavicus et Dominique Mézerette pour "Le Grand Détournement" : ils avaient passé des mois à regarder les films de la Warner sans le son. Lire les textes me prendrait beaucoup plus de temps, et j’imagine en effet qu’en ne les lisant pas, je peux davantage me concentrer sur la polysémie du dessin. Diantre, que je suis sérieux quand je parle de détournement !



Votre recueil évoque les migrants, la pédophilie, les acquis sociaux,… Est-ce un livre parfois politique ?
U.F.G. Malheureusement sans doute un peu. Je dis malheureusement parce que je trouve que les plus belles blagues sont les blagues décontextualisées. J’aimerais arriver à faire des trucs aussi absurdes que Plonk&Replonk. Même si je fais beaucoup d’humour noir, mon but ultime serait de pouvoir m’en détacher et de réussir à faire rire sans une blague sur la pédophilie ou sur les nazis. J’ai le travers de beaucoup d’humoristes du moment qui consiste à penser que plus c’est trash, plus c’est drôle. Et puis les histoires d’acquis sociaux et de migrants, ça doit être mon éducation de bobo islamogauchiste qui prend le dessus. 



Une histoire rend un formidable hommage aux grands héros de la BD franco-belge. Vous regrettez de ne pas pouvoir les détourner eux aussi pour des raisons de droit ?
U.F.G. Pendant un moment, j’ai regretté qu’on me confisque Tintin. Mais récemment, pour un festival organisé par Amnesty International, je m’y suis remis, et j’ai constaté que j’avais déjà tout pillé et que je n’arrivais plus à en tirer grand-chose (à part quelques blagues sur la pédophilie et les migrants). Heureusement qu’on m’a censuré avant la page blanche, ça m’a permis de passer pour un martyr de la liberté d’expression à moindres frais. J’ai fait quelques Blake et Mortimer, sans retrouver le plaisir que j’avais eu avec Tintin. Pour le reste, je m’y mettrai peut-être un jour. L’avantage de me consacrer à des illustrations et à des bandes dessinées libres de droits est de pouvoir me les réapproprier, et de publier ce beau livre rien qu’à moi ! 



Vous n’êtes pas le seul à vouloir faire de la bande dessinée sans n’avoir jamais été foutu d’apprendre à dessiner. Votre recueil pourrait susciter des vocations ?
U.F.G. J’ai une formation Photoshop extrêmement basique et j’utilise un matériel disponible avec une simple connexion internet, alors j’espère bien que je vais susciter des vocations ! Toutes les sources de mes détournements sont sur un lien que j’ai mis dans le bouquin, alors il suffit de l’acheter et je vous garantis que vous publierez votre propre bouquin dans l’année ! Mon éditeur s’engage même à vous préparer un contrat sous simple présentation du ticket de caisse. Bon, je dois encore confirmer ce plan marketing avec Delcourt, mais je suis persuadé qu’ils seront enchantés par mon audace et mon esprit d’entreprise.



Vous avez vraiment eu réponse à tout dans cette interview ! C’est grâce au Slip Futé ?
U.F.G. Le Slip Futé est un accessoire que je recommande à tous ceux qui veulent briller en société. Le Slip Futé concentre une flopée de citations de nos plus grands esprits sur un simple slip. Mais pour cette interview, j’ai utilisé mon Caleçon à Anecdotes. Le Caleçon à Anecdotes vous permettra de bluffer votre interlocuteur avec des anecdotes palpitantes sur votre ersatz de carrière !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Un faux livre" par Un Faux Graphiste. Delcourt. 15,95 euros